mercredi 31 décembre 2008

Le violent (In a lonely place) - Nicholas Ray, 1950



Dixon Steele (Bogart) est un scénariste qui a connu son heure de gloire avant-guerre, et qui peine maintenant à rédiger ne serait-ce que le traitement de livres ineptes. Ses démons familiers (l'alcool un peu, la violence beaucoup) ont plombé sa carrière et ses amours.
Le meurtre d'une jeune fille, pour lequel Dixon est le principal suspect, lui fait rencontrer sa belle voisine Laurel Gray (Gloria Grahame) dont le témoignage l'innocente... mais le doute et la suspicion sont à l'œuvre.




La séquence d'ouverture (Bogart mâchoire crispée dans le rétroviseur, filant dans la nuit) est celle d'un film noir, et par bien des côtés Le violent en a les atours: personnages ambigus, enquête policière, femme somptueuse, ambiances nocturnes. Le moins que l'on puisse dire, pourtant, c'est que la résolution de l'énigme (qui a tué la fille du vestiaire, vue vivante pour la dernière fois avec Steele?) n'a pour Nicholas Ray que l'épaisseur d'un dispositif scénaristique destiné à rapprocher, puis à éloigner, son couple-vedette. Au contraire de l'histoire originale qui jouait l'ambiguïté pour ménager la révélation finale de l'identité du meurtrier, le film se concentre sur les ravages opérés par le manque de confiance et de communication sur les personnages, et la dissolution d'un couple (ou plutôt d'un rêve de couple) par-delà.


Car Dixon Steele et Laurel Gray ont ceci en commun d'être victimes de leurs pulsions respectives (le premier se jette à la gorge de qui le provoque, la seconde, actrice jamais vraiment "arrivée", semble s'accrocher maladivement à quiconque est susceptible de la mettre un peu plus dans la lumière d'Hollywood) et parce qu'ils échouent à les raisonner, à prendre des décisions qui leur fassent du bien, ils sont condamnés à faire périodiquement table rase et à tout recommencer de zéro. Aussi leur rencontre, dans le commissariat où Laurel innocente Dixon par son témoignage, ressemble-t-elle fort pour chacun d'eux à la dernière chance d'être compris et accepté pleinement par un autre, d'être sauvé de soi-même...


L'euphorie d'avoir trouvé le significant other nous est dépeinte comme une tranquille fusion des deux quotidiens en un seul, gouvernée par une complicité tacite, une tendresse mise en actes mais pas en paroles. Mutisme bienheureux (on sait que l'on s'aime, nul besoin de le dire) qui causera leur perte, car tout comme Dixon est incapable de s'excuser après une explosion de rage il ne sait pas énoncer simplement ses sentiments pour Laurel ni (au risque de s'incriminer à force de plaisanteries douteuses!) dissiper les ombres qui l'enserrent (tout comme l'enferment les innombrables grilles et barreaux de son appartement). De son côté Laurel ne saura pas davantage faire part de ses interrogations et, trop à l'écoute d'une fielleuse (sa masseuse) et d'une peureuse (l'épouse de l'inspecteur de police) et pas assez confiante en Dixon, elle précipitera la destruction de leur amour en accumulant les mensonges.


On ne peut pas totalement occulter le parallèle entre le naufrage dépeint par le film et la déroute, contemporaine de son tournage, du couple formé à la ville par Nicholas Ray et Gloria Grahame. La lourde tristesse de Bogart, l'amertume et la lassitude des deux anciens amants se séparant, trahis dans leur foi après y avoir cru si fort, tout ceci semble être le fruit d'observations désenchantées, transformées sur l'écran en éloge funèbre plein d'ironie.

mercredi 17 décembre 2008

2008: deux ou trois choses que je retiens d'elle....

Retour sur les (re-) découvertes de l'année écoulée, de toutes les couleurs et de toutes les formes.

La madeleine de Proust: mon homme trouve très spirituel de m'offrir le coffret des DVD d'Angélique, marquise des Anges. Qu'à cela ne tienne, je les lui fait découvrir. Depuis, il comprend mieux pourquoi j'adore, au premier degré comme au second ("C'est pas possible, Jean Rochefort!!?"; "Le jeu de Michèle Mercier, c'est quelque chose!").

J'aimerais tout de même bien comprendre: Lust, caution (trop glacial pour être le moins du monde excitant, sauf à trouver sexy les gestapistes). Sex and the city, le film (non décidément, je ne peux pas comprendre les affres des fashion-victims). Les vacances de Monsieur Hulot (sans doute pas mon type de comique).

Le grand prix du chef-d'œuvre qui se regarde le nombril (au point de finir par se casser la margoulette): There will be blood, et son grand duel de cabotinage final.

Le film que quand tu rentres dedans, tu n'en sors plus: les films des frères Coen ne marchent pas à tous les coups sur moi. No country for old men fait abbbbbbsolument partie de ceux qui fonctionnent, et très bien avec ça. Comme quoi, il n'est pas besoin de pondre un "Citizen Kane reloaded" pour faire un excellent film (hhmmm?).

Le prix spécial de la grande frousse: parfois les enfants ont peur au cinéma, et parfois ils font peur. Dans Sa majesté des mouches, c'est les deux. Battle royale peut aller se rhabiller, le cauchemar graphique de Peter Brook le relègue au rang de curiosité pittoresque.

L'adaptation à faire et l'adaptation à ne pas faire: deux romans de Niven Busch ont été portés à l'écran à quelques années d'écart, l'un par King Vidor (Duel au soleil, 1946) et l'autre par Anthony Mann (Les furies, 1950). Ce dernier est une tragédie familiale sanglante (remember the Atrides?) sculptée dans des paysages noirs et blancs, portée par les interprétations bouillantes de Barbara Stanwyck (la fille) et de Walter Huston (le père), qui a pour seul tort d'être accolée à une fin furieusement pas crédible.
Le film de Vidor, comment dire? Je ne suis pas d'accord, loin s'en faut, avec toutes les opinions exprimées par Michael Powell dans son autobiographie (les deux tomes, Une vie dans le cinéma et Million dollar movie, sont disponibles auprès de l' Institut Lumière), mais il faut reconnaître que lorsqu'il décrit son dégoût devant les contorsions grotesques de Jennifer Jones lors des (interminables) scènes finales, j'y retrouve mes propres impressions.

Le film que j'ai bien fait de revoir: Ninotchka de Lubitsch. Parce que j'étais loin d'en avoir fait le tour, et qu'une large part de sa fantaisie m'avait échappée.

Le film poignant sans un poil de sentimentalisme: Kes de Ken Loach. Vous ne pourrez pas retenir vos larmes, mais ce n'est pas parce que le film sera venu vous les traire des yeux (l'anti-Von Trier, donc...).

Le film que je ne comprends pas pourquoi il n'a pas été récompensé: Cannes, ce grand mystère. Comment est-il possible que Valse avec Bachir en soit reparti sans aucune récompense? On pourra gnagnater tout ce qu'on voudra sur la pertinence d'adjoindre des images d'archive à la fin de ce film bâti autour d'une introspection à la fois intime et historique, violemment politique et identitaire (je vois ces images comme une résurgence de la mémoire du narrateur / réalisateur), c'est un film majeur sur les notions de responsabilité et de culpabilité.

L'amour impossible qui réveille en moi la midinette de base: le plus beau des films de Sirk que j'aie vu à ce jour, La ronde de l'aube. Ou encore le magnifique Rocco et ses frères. On touche au mythique et au mystique.

Le moment magique: Lino Ventura confiant la garde de ses deux petits garçons à des personnes de confiance avant de partir en cavale, dans Classe tous risques de Sautet. Juste le dos de Lino regardant partir ses enfants, et les sanglots rentrés qu'on devine entre ces deux épaules (un seul parent aux yeux secs dans la salle?).
Ou encore Vittorio Gassman qui tombe le masque lorsqu'il se croit abandonné par Agostina Belli à la fin de Parfum de femme de Dino Risi (d'ailleurs décédé peu de temps avant que je découvre le film). Juste ce moment de doute insondable qui révèle l'amour derrière la fierté.

So long: Sydney Pollack (j'ai découvert l'écrivain Karen Blixen grâce à Out of Africa, et sa relation romancée avec Denys Finch Hatton m'a marquée à jamais), Robert Mulligan (j'avais à peu près l'âge de l'héroïne de Un été en Louisiane lorsque le film est sorti en salles). Heath Ledger, le cowboy tragique incapable de vivre son amour du Secret de Brokeback Mountain. Richard Widmark: Tommy Udo, Harry Fabian et Skip McCoy se sont fait la belle avec lui. Guillaume Depardieu, l'éternel apprenti.


mercredi 26 novembre 2008

Ange terni et traînée romantique...

Il suffit de l'entrevoir dans l'embrasure des rideaux de sa chambre, dans les premières minutes de Écrit sur du vent (1956), démarche chaloupée sur fond de lit froissé, paupières lourdes et narines frémissant, sentant peut-être déjà avec délices l'odeur du sang... On sait déjà que Marylee Hadley est une garce de compétition.
Il suffit de voir, dans La ronde de l'aube (1958), sa silhouette tout entière tendue vers son homme qui virevolte dans les airs, son regard captif et sa respiration suspendue, sa vie captive volontaire d'une existence de saltimbanques où la renommée est factice mais le danger bien trop vrai... On sait déjà que LaVerne Shumann ferait n'importe quoi par amour.


Deux films de Douglas Sirk, deux personnages incarnés par Dorothy Malone, la sinueuse et insinuante petite bibliothécaire à lunettes (et brune!) que rencontre Humphrey Bogart dans Le grand sommeil, et qui lui fait un gringue d'enfer au passage. Les deux rôles qu'elle tient chez Sirk pourraient être des stéréotypes, et le sont dans une certaine mesure (skin deep, en surface, pourrait-on dire). L'interprétation qu'elle donne, et le mentorat d'un réalisateur qui avouait s'intéresser avant tout aux personnages ambivalents, permet d'apercevoir d'autres réalités.

LaVerne saute en parachute vêtue d'une robe légère pour affrioler le public masculin mais, à moitié nue, confie dans le noir son amour désespéré pour un époux distant (Robert Stack). Elle est entourée d'admirateurs plus ou moins silencieux (Jack Carson, Rock Hudson) mais plutôt que de se laisser réconforter par des hommes qui la respectent elle laisse son mari l'utiliser comme monnaie d'échange de la manière la plus dégradante qui soit.



Marylee se donne au petit bonheur des rencontres d'un soir mais uniquement pour étourdir le désespoir de voir l'homme qu'elle aime depuis l'enfance, Mitch (Hudson), ne la considérer que comme une sœur. Un amour qui repose non seulement sur l'impossibilité de cette relation, mais aussi (surtout) sur le fait que le modeste et si droit Mitch est bien plus digne de l'héritage des Hadley que ne sauraient jamais l'être Kyle (Stack) l'alcoolique ou Marylee la nymphomane, rejetons dégénérés seulement doués de la conscience aiguë de leur indignité.


Ainsi, avec ces deux rôles, Dorothy Malone dessine les contours changeants de femmes amoureuses à sens unique, qui lacèrent leur fierté pour courir après un bonheur impossible et sont, quasiment par vocation, condamnées au malheur d'être celles qui restent lorsque tout a brûlé. Grâce à elle, nous voyons vibrer à l'écran une onde de chaleur, la sensualité à la fois agressive et tourmentée de ses personnages, qui possèderont pour toujours ses yeux cernés d'amante désabusée.

mercredi 19 novembre 2008

Les femmes de la nuit - Kenji Mizoguchi, 1948

Le Japon de l'immédiat après-guerre, appauvri et dévasté, est sans pitié pour les femmes. L'une d'elle, Fusako (Kinuyo Tanaka, déjà formidable dans de précédents films de Mizoguchi, en particulier Miss Oyu et La vie d'O'Haru, femme galante), tente de survivre dignement jusqu'au retour de son mari, parti au front. Sa sœur Natsuko, qui a vu leurs parents mourir de faim, gagne sa vie comme hôtesse dans un dancing. La jeune belle-sœur de Fusako, quant à elle, décide de fuguer pour s'émanciper d'un contexte familial délétère. Chacune de ces trois femmes, pour des raisons différentes, va connaître la prostitution dans une société qui ne leur laisse aucune autre alternative pour échapper à la misère noire.

Ce mélodrame aux cadrages ciselés, tourné 8 ans avant le (comparativement) très sobre La rue de la honte, a en commun avec ce dernier d'attaquer frontalement la question de la complaisance hypocrite de la société japonaise pour la prostitution. La charge est ici d'une violence qui demeure, même pour le spectateur d'aujourd'hui, extrême et choquante (dans le bon sens du terme: je veux dire par là que Mizoguchi atteint pleinement son but d'interpeller les consciences).
Les hommes de l'histoire vont du parasite (le beau-frère de Fusako) à la crapule (son patron, devenu l'amant de Natsuko), c'est peu dire qu'ils ne sont pas mis en vedette par un réalisateur dont le message féministe est asséné sans demi-mesure. Les seuls qui échappent à ces catégories sont le directeur d'un foyer pour femmes et son assistant, mais leur discours donne tellement dans l'angélisme béat en plaçant la responsabilité du changement entre les mains des femmes elles-mêmes (les coups durs traversés sont un encouragement à changer de vie; il suffit que chaque femme réforme sa conduite, elle servira d'exemple pour les autres) qu'il en est dépourvu de toute crédibilité, comme peut l'être une belle théorie inapplicable au réel. Mizoguchi fait d'ailleurs sortir son héroïne de la pièce sans un mot à la suite d'une telle tirade, achevant de miner ces propos bien-pensants.

Alors que Les musiciens de Gion et La rue de la honte mettront par la suite en lumière le fonctionnement de la prostitution, institutionnalisée par les maisons de geishas, comme une forme d'esclavage à peine déguisée, Les femmes de la nuit souligne plutôt la forme perverse de logique sociale qui préside à la "chute" d'une femme (et de tous les types de femmes, en réalité) et la conduit à vendre son corps. Ce qui nous est montré, c'est l'absence de choix pour ces femmes isolées (par la guerre, par la duplicité des hommes), absence de choix qui résulte non pas d'une fatalité intangible mais bel et bien de leur instrumentalisation par une société misogyne qui à force de les soumettre leur a ôté les moyens de mener une vie indépendante et droite. La scène finale, si elle est sans doute inutilement hystérique, montre également que cette chute, vécue par ces femmes comme une mauvaise passe, est en réalité vue comme irrévocable par la société. Les prostituées ne supportent pas que l'on quitte leur confrérie, pas davantage que les "bonnes gens" ne tolèrent que l'on dévie du droit chemin.

samedi 15 novembre 2008

Quantum of solace - Marc Forster, 2008


"Je veux descendre!" C'est tout ce qui m'est venu à l'esprit au bout de 5 minutes du dernier James Bond, qui selon la tradition démarre sans crier gare ni générique.



Peut-être que je vieillis, je ne sais pas, peut-être que des jeunes gens plus habitués aux films d'action à la mode n'auraient pas bronché. Je veux bien admettre tout ce qu'on voudra, reste le constat suivant: je ne supporte pas de subir un film comme si j'étais un objet oublié dans une poche au moment du grand essorage. Cette métaphore vaut ce qu'elle vaut, elle ne suggère pas que ma tête fait "drelin-drelin" lorsqu'on me secoue dans tous les sens, mais plutôt que ça ne m'amuse guère de voir passer des tas de... choses? gens? à l'écran, et de ne rien y comprendre. Sans compter que plusieurs actions sont souvent montées en alternance et leurs déroulements respectifs entrent en collision (mention spéciale pour la séquence de l'opéra à Bregenz, dont les allers et retours frénétiques entre ce qui se passe sur scène et dans la salle font irrésistiblement penser au Parrain III.... inutile de dire que la comparaison ne tourne pas à l'avantage de Forster, n'est pas Coppola qui veut). Le cerveau entre en souffrance à force d'essayer de traiter tout ce que lui envoie la rétine, et tout le monde se retrouve avec la gueule de bois à la fin.

Ceci étant dit, le film n'est pas plus bourrin qu'un autre Bond (plus sombre par contre, oui), la chanson du générique n'est pas plus inécoutable qu'une autre (j'ai même trouvé l'orchestration et le détournement des rythmes "bondiens" très intéressants), la psychologie n'est pas aussi absente que certains ont pu le dire (Bond, déjà pas un modèle de finesse dans l'excellent Casino Royale, est changé en bulldozer tueur sous l'effet de l'amertume et du désir de vengeance, sa relation mère-fils indigne avec M s'approfondit encore), le scénario en vaut un autre (j'aime bien l'ironie consistant à changer la fondation soi-disant écologiste en exploitant cynique des ressources naturelles), bien que ce soit cohérent par rapport à la tonalité du film il manque aux Bond Girls de l'espace pour exister (il en manque aussi au méchant, ce qui est autrement plus grave, je ne pense pas que les roulements de globes oculaires de Mathieu Amalric effraient grand-monde.... ses cheveux perpétuellement gras, par contre?....).

S'il n'y avait pas le filmage épileptique et le montage Parkinsonien, il n'y aurait donc rien de rhédibitoire dans ce Bond, ce pourrait être un film passable. Si seulement...

vendredi 3 octobre 2008

Entre les murs - Laurent Cantet, 2008

Ça y est, j'ai enfin pu le voir. L'attente fut longue depuis le festival de Cannes qui lui donna la Palme d'Or, en passant par les innombrables tentatives de récupération politiques et/ou corporatistes, les commentaires de ceux qui sont pressés d'avoir un avis avant d'avoir vu, jusqu'aux expertises pincées des enseignants sur le degré de crédibilité de l'histoire.... L'attente fut assez longue en tout cas pour que je sois remontée comme un coucou et farouchement résolue à défendre le droit de l'auteur et du cinéaste à donner leur vision, plutôt qu'à tendre un miroir absolument fidèle à l'Education Nationale. Le visionnage le confirme, il s'agit d'un film, d'une œuvre de fiction, quand bien même celle-ci est basée sur une expérience personnelle et interprétée par des collégiens changés en comédiens amateurs.

Et ce sont encore eux, les adolescents, qui sonnent le plus juste dans tout ceci - les adultes, enseignants pour la plupart, semblent agités de soubresauts de commande et leurs questions existentielles ressemblent à la lecture d'un rapport administratif. Les jeunes eux pétillent de vie et de malice, ont une tchatche d'enfer comme dans L'esquive mais se placent moins systématiquement dans le conflit, avant tout ils veulent comprendre pourquoi les choses sont ainsi et pas autrement.



Le film nous fait parcourir une année scolaire dans la classe de François (François Bégaudeau, l'auteur du livre duquel le film est adapté), au rythme des joutes verbales incessantes qui se déroulent entre le professeur de français et ses élèves, dans ce collège coloré à la réputation "moyenne", comme le souligne avec âcreté une mère qui veut que son fils aille au lycée Henry IV... Je dis "le" film, en fait il y en a deux si l'on regarde bien, une première partie un peu naïve où l'on croit voir un professeur volontaire qui se bat pour aller chercher jusqu'aux élèves abonnés au fond de la classe et en obtenir un travail, un progrès, qui secoue le cocotier et refuse de baisser les bras.....

Et il y a une seconde partie qui surgit à l'occasion d'un conseil de classe, alors que se discute le devenir d'un élève buté et ingérable: François le qualifie lapidairement de "sans doute scolairement limité", et je bondis dans mon siège, indignée au moins autant de la dureté de la condamnation que de l'apparente absence de réaction des autres protagonistes du film. C'est en fait là que le côté démissionnaire de François nous explose à la figure, lui explose à la figure et aboutit à une crise majeure. Il devient alors manifeste qu'il a renoncé depuis longtemps déjà à élever ses élèves au-dessus de leur condition (son refus d'enseigner "Candide", "trop compliqué", annonçait la couleur) et qu'il se contente d'évoluer au sein de limites étroites, de jongler avec les carences de ces jeunes gens envers qui il n'a plus que des exigences légères. Pire, pris en flagrant délit de défaitisme il se venge en passant ses nerfs, de la manière la plus mesquine qui soit, sur les élèves témoins de ses défaillances et devient le vecteur de l'exclusion qu'il prétendait combattre.
Je ne sais pas dans quelle mesure je sur-interprète, dans quelle mesure je suis la seule à voir cela dans ce film et j'ignore totalement quelles étaient les intentions des auteurs vis-à-vis du personnage de François. Mon sentiment est qu'il apparaît comme un homme en échec qui tue le temps, en posant à l'humaniste, tandis que lentement sa classe s'enlise dans une médiocrité qu'il n'essaie plus d'endiguer. Pathétique, pour tout dire.

Un moment à la fin m'a submergée d'émotion, lorsqu'une jeune fille avoue le tout dernier jour de l'année scolaire et d'une toute petite voix que contrairement à ses camarades elle n'a rien appris, rien retenu, et elle confesse sa peur panique de "finir en lycée pro", déchéance suprême à ses yeux... On se dit alors que l'école (et tous ces jeunes à son bord) se meurt de ces choix "faute de mieux", de cette monstrueuse lassitude de ne rien voir bouger à perte de vue qui finit par immobiliser même les vaillants.

samedi 27 septembre 2008

Vivement dimanche! - François Truffaut, 1983

Le film s'ouvre sur une petite musique guillerette métronomée par les pas de Barbara (Fanny Ardant) cadençant le pavé, et dès lors il ne la lâche plus dans cette enquête invraisemblable où une secrétaire insolente et secrètement amoureuse de son patron va lever les accusations de meurtre qui pèsent sur lui, où la une des journaux et les panneaux indicateurs fournissent (heureuses coïncidences) les clés de l'énigme, où les notables de province mènent une double vie, où on se déguise, où on s'embrasse par curiosité comme des adolescents.

Vivement dimanche! c'est un peu Alice la détective et Fantômette, les Bibliothèque Rose et Verte de mon enfance, avec des disgressions enjouées et un ton de bande dessinée, et au milieu une Fanny Ardant délicieuse, ne doutant pas une seconde qu'elle va résoudre le mystère à elle toute seule, happant dans son sillage un Jean-Louis Trintignant totalement dépassé par les évènements. Autant dire que c'est le film idéal pour tester jusqu'où vous pouvez suspendre votre incrédulité!

S'il vous fallait un autre argument, la beauté et la classe de Fanny Ardant vous donneraient envie de chanter du Vincent Delerm, ce qui n'est pas rien tout de même....






samedi 13 septembre 2008

Les cendres du temps - Wong Kar-wai (1994, 2008 pour la version redux)

Ouyang Feng vit en reclus dans le désert. Ne viennent troubler sa solitude que des gens qui sollicitent ses talents pour résoudre leurs problèmes, souvent des personnes en quête d'oubli, de vengeance, ou des deux.



Longtemps, très longtemps, ce film a été invisible sinon dans des versions de longueurs diverses (généralement une version dite "internationale" et une version dite "chinoise"), aucune des deux n'étant à proprement parler assumée par Wong Kar-wai. Des problèmes de financement avaient en effet émaillé le tournage (interrompu d'ailleurs le temps de tourner Chungking Express) et ont également longtemps empêché le cinéaste d'avoir accès à son œuvre, et d'assurer la diffusion d'un montage à son idée. J'ai découvert d'ailleurs Les cendres du temps il y a quatre ans, sous la forme d'un DivX aux couleurs sur-saturées, sous-titré à la fois en mandarin et en anglais, et amputé de son début. J'étais donc impatiente de redécouvrir ce film insolite dans de meilleures conditions...

Forme mise à part, ce film est instantanément reconnaissable comme tant de WKW. Les acteurs emblématiques sont là: Tony Leung Chiu Wai, Leslie Cheung, Brigitte Lin, Maggie Cheung, Carina Lau, les ralentis extrêmes aussi ainsi que les effets de transparences et de lumières, le lyrisme musical de la mise en scène (je pense maintenant savoir d'où Ang Lee tient sont idée d'accompagner Tigre et Dragon du violoncelle de Yo-Yo Ma...).

Mais c'est le thème, le thème surtout, qui rattache cette branche-ci à l'arbre généalogique des films de Wong. Un vin nommé "Vivre ivre et mourir en rêvant" qui apporte l'oubli, une nouvelle rencontre qui en rappelle une autre, des passés chargés, des grands brûlés de l'amour résignés à la solitude, des sentiments éclos hors-saison, à contre-temps, alors que la personne qui les a inspirés est déjà partie. Des échos et variations de ces motifs se propagent ici comme partout chez Wong Kar-wai, les secrets murmurés dans In the mood for love et 2046 sont enregitrés au bout du monde dans Happy together, la Su Li-zhen de In the mood for love dont on retrouve et le souvenir et l'homonyme dans 2046 tandis que dans Les cendres du temps Murong Yin incarne la schizophrénie de l'amour à sens unique, le Leslie Cheung figure à jamais l'homme fuyant et fatal, qui est tueur ici, assassiné dans Nos années sauvages et devient, par son absence, l'homme qui hante Lulu (Carina Lau) dans 2046....

On peut être un peu rebuté par le grain très visible de la pellicule et par les couleurs parfois travaillées jusqu'à la plus totale artificialité (sables jaune maïs contre ciels cobalt), certains maniérismes répétés jusqu'au tic peuvent agacer (le flou de bougé associé au ralenti des scènes de combats), mais le lyrisme emporte tout, et la narration sorcière qui boucle le récit là où il avait débuté nous permet de sonder (grâce à tout ce qui s'est déroulé avant que le cercle ne soit refermé) l'immensité de la nostalgie de celui qui a perdu son amour.

dimanche 20 juillet 2008

Rocco et ses frères - Luchino Visconti, 1960

Gare de Milan. La signora Parondi descend du train avec quatre de ses fils (Simone, Rocco, Ciro et Luca) et se rend chez le cinquième, l'aîné, Vincenzo. Elle a quitté le Sud misérable de l'Italie après la mort de son mari pour refaire sa vie au Nord, espérant une meilleure vie pour ses fils. Pour un temps seulement ses rêves semblent être en voie de se réaliser...



Que ce film est dense! Il faut un bon moment pour absorber tout ce qu'il nous donne.

Vincenzo est le romantique, Simone la brute primitive, Ciro le droit, Luca l'innocent - Rocco (Alain Delon) semble être à la fois l'antithèse de Simone et un mélange des trois autres frères. Une figure totalement sacrificielle et inféodée à sa mère (elle-même figure du sacrifice et de la souffrance), totalement christique donc. Hystériquement christique si on ose dire, tant les débordements émotionnels, les délires meurtriers, les renoncements amoureux sont emportés, criés dans l'exagération méridionale, si bien que jamais les paroles d'apaisement n'ont la moindre chance de porter - pour ainsi dire étouffées dans ce brouhaha paroxystique. À se demander, presque, si l'apaisement est le but que poursuit Rocco chaque fois qu'il tente de sauver Simone de lui-même, et si l'apaisement peut vraiment être trouvé au bout de tant d'humiliations.


Car la tragédie qui se déroule est celle d'un peuple - celui de l'Italie du Sud - humilié par ses riches voisins, forcé de quémander des miettes pour survivre, celle d'une famille humiliée d'aspirer si fort à s'extraire de sa misère et d'être pour cela traitée comme des moins que rien (on le voit dès le début dans la réception que lui fait la famille de la fiancée de Vincenzo, et dans les sifflets qui accompagnent les combats de boxe de Simone).


C'est encore l'humiliation (funeste) de Simone devant Rocco, qui d'abord semble un peu simplet mais se révèle être le plus fort, le plus vertueux, qui bientôt gagne l'amour de Nadia (Annie Girardot la campe magnifiquement en figure insolente dans son malheur) une fille légère qui a eu le culot d'éconduire Simone. Rocco qui devient à son tour boxeur, incroyablement populaire lui, et qui atteint un niveau auquel jamais son aîné n'a pu prétendre. Rocco dont la perfection et le succès en tout ne font qu'enfoncer davantage son frère si peu capable, déjà, de résister aux tentations de ce pays d'abondance et de corruption. Et l'incapacité de Rocco à voir le mal qui ronge le cœur de Simone agit comme un acide sur ce dernier, tout comme d'ailleurs l'amour irraisonné de sa mère - la confiance et les espérances de nos proches sont si lourdes à porter lorsqu'on se sent uniquement capables de les décevoir...




En définitive les sacrifices auront été inutiles: une fois les vies saccagées, la famille brisée et l'intégration compromise, il ne restera qu'à attendre de pouvoir revenir un jour à la terre natale, là-bas dans le Sud.

mardi 8 juillet 2008

Une ville d'amour et d'espoir - Nagisa Oshima, 1959

Masao, un jeune collégien, vit dans une misérable cabane avec sa mère malade et sa petite sœur handicapée mentale. Pour tenter de subvenir à leurs besoins, il vend encore et encore les mêmes pigeons, qui s'échappent chaque fois de chez leurs propriétaires pour revenir chez lui. Son attitude digne et sa volonté de s'en sortir lui valent la sympathie de Mademoiselle Akiyama, une de ses enseignantes, qui tente de lui venir en aide, et de Kyoko, une jeune fille à qui il a vendu un pigeon.


Voilà un drame social des plus étonnants. Il y a bien sûr ces cadrages insolites, ras des chevilles ou par-delà les toits et les cheminées d'usines, les mouvements de caméra qui soulignent la misère, économique et humaine (le grand panoramique sur le bidonville qui semble défiler derrière les personnages qui marchent), le pigeon qui revient à son maître aussi souvent que le besoin d'argent.
Sous des apparences policées (le jeune Masao niant en permanence ses propres, et très réelles, difficultés) et tout en tournant le dos à tout sentimentalisme débordant (bon, il est vrai que, tourné au Japon, un film comme Le voleur de bicyclette aurait été très différent, je vous l'accorde), la critique est féroce. Kyoko est une jeune bourgeoise qui s'entiche de Masao comme d'un chien perdu et qui, le jeune homme s'épuisant à maintenir les apparences, s'émerveille de ce que sa pauvreté n'ait pas l'air si sordide que cela. Pour assouvir ce caprice au parfum de bonne action, elle cherche à obtenir auprès de son père un travail pour le jeune homme mais ne supportera pas la déception en découvrant le petit commerce de son protégé - et fera tuer le dernier des pigeons. La mère de Masao, quant à elle, enferme sans s'en apercevoir son fils dans une logique de petits larcins et de vie marginale, tout en prétendant souhaiter qu'il s'extraie de sa condition. Elle finira d'ailleurs par lui reprocher le trafic de pigeons, pourtant son idée à elle.


Il reviendra à Mademoiselle Akiyama de défendre le point de vue le plus pragmatique. Elle a cherché à aider Masao à obtenir un emploi alors qu'elle aurait préféré le voir entrer au lycée, car elle savait que le besoin le plus immédiat de l'adolescent était de pouvoir gagner de l'argent pour soutenir sa famille. De même, elle repousse fermement les déclarations du frère de Kyoko, qui la courtise, lorsqu'elle apprend que le trafic de pigeons, cette malhonnêteté pathétique née de la nécessité extrême, a fait mauvaise impression lors de l'examen de la candidature de Masao et lui a coûté le poste. Le jugement sans appel de son soupirant les sépare, s'il est incapable de comprendre que l'honnêteté est un luxe pour gens aisés il ne comprendra jamais que la plupart des gens se débattent avec des petits compromis, et trichent pour survivre.

samedi 21 juin 2008

All I desire - Douglas Sirk, 1953

Naomi Murdoch, showgirl d'âge mûr, décide un jour de revenir dans la toute petite ville dont elle partit naguère, abandonnant son mari, ses trois enfants et le scandale en bourgeons d'une liaison adultère. Sans penser une seconde que son retour va faire davantage que réveiller les souvenirs du passé...

Sous ses apparences évidentes et lisses, il y a bien un mystère Sirk. Je n'arrive pas tout à fait à saisir comment ce diable d'homme fait pour mettre en place une situation vue mille fois (ici, l'adultère au sein d'une petite communauté, avec sa figure de pècheresse quasi-obligatoire) et pourtant nous la rendre neuve et captivante en démolissant méthodiquement ce qui s'annonçait comme des clichés, en ajoutant à des personnages aux contours simples les ombres propres et la perspective qui changent tout. Nul jugement à l'emporte-pièce, nulle schématisation, rien que de délicates touches d'humanité: l'ambitieuse fille cadette davantage éprise de l'aura sulfureuse de sa mère que de sa mère elle-même, la fille aînée dont le ressentiment tient surtout à sa jalousie de n'avoir pas le courage de s'affirmer, l'institutrice éprise du père qui sans un bruit s'effacera lorsque le retour de Naomi lui confirmera que ses sentiments ne sont pas payés en retour...

Il est amusant de voir qu'ici, comme dans Tout ce que le ciel permet, les jeunes gens semblent infiniment plus attachés aux conventions que leurs parents, comme si finalement le fait de ne rien connaître de la vie en pratique (ce qui doit être aisé dans ces petites villes que dépeint Sirk, où l'existence va du rebattu au balisé sous les regards de tous) conditionnait les êtres à un conformisme obtus.
Symétriquement, Naomi nous est montrée comme une femme entière et libre, infiniment plus attirante et charismatique que les jeunes filles qui l'entourent le soir de son arrivée. Une femme qui a suivi ses aspirations, assumé ses envies (comme nous le dirions aujourd'hui) quoi qu'elles lui aient apporté, qui a survécu sans amertume à la mort de ses illusions et qui a compris, enfin, ce qu'elle voulait vraiment. Il ne fallait pas moins que la splendide Barbara Stanwyck pour délivrer toutes les nuances de cette nature sans en faire ni une traînée flamboyante, ni une repentie larmoyante.

dimanche 15 juin 2008

Témoin à charge - Billy Wilder, 1957

Je ne vais pas m'étendre sur le film qui effectivement sent bon son adaptation d'Agatha Christie: personnages colorés ou secrets, intrigue généreuse en fausses pistes et en coups de théâtres, digressions burlesques... Au fond la résolution du mystère initial importe moins que les moyens par lesquels Sir Wilfrid Robarts (Charles Laughton) va parvenir à ses fins, à savoir 1) se dépêtrer de l'emprise de la nurse (Elsa Lanchester) chargée de veiller sur sa santé chancelante et 2) sauver son client (Tyrone Power), accusé de meurtre, de la potence.
Autant le dire tout de suite, dans l'une comme dans l'autre entreprise, son succès sera pour le moins... mitigé.
(Mais non enfin qu'alliez-vous croire, je ne vais pas dévoiler la fin!)


Moyens et cheminement qui nous valent de voir s'ébattre cet affreux vieux galopin de Laughton dans un rôle taillé sur-mesure pour lui: à la fois incorrigible cabotin de prétoire et garnement facétieux qui dissimule les cigares interdits dans sa canne et joue avec l'appareil censé l'aider à gravir les escaliers. Il faut voir sa gourmandise de matou repu des dialogues copieux servis par Wilder (j'aurais voulu être une petite souris sur ce tournage-là), il faut rire sous cape de sa relation avec Lanchester, son épouse à la ville, sur le mode "maman poule et gamin frondeur"... Si ce film ne marque pas par son intrigue criminelle, il réjouit grandement par ses numéros d'acteurs.

mardi 27 mai 2008

Contente pour Cantet!

J'ai regardé dimanche soir la remise de la palme d'or avec un sourire énorme en-travers du visage. On ne peut pas dire que ce soit le cas toutes les années!


Seulement là, je m'incline M. Sean Penn, vous avez tenu votre promesse de récompenser un film qui soit ancré dans le réel, de surcroît réalisé par un gars qui aura déployé, en quatre films, une remarquable cohérence à dépeindre la cruauté des relations (plus ou moins) humaines et l'asservissement qu'elles génèrent aujourd'hui: relations professionnelles, amoureuses, familiales... Et la notion, présente partout dans son travail, de "rôle" que chacun et tout le monde joue vis-à-vis de soi et des autres, plus ou moins volontairement, plus ou moins par nécessité de se conformer pour ne pas être laminé ou marginalisé, plus ou moins conscient de ne monter que parce que d'autres chutent (et plus ou moins responsable de cette chute).
Cela se voit dans Ressources humaines (la brutalité inouïe du monde de l'entreprise qui contraint un fils à se faire une place en "tuant le père" par voie de licenciement), plus encore dans L'emploi du temps. Mon favori, celui par lequel j'ai découvert et Laurent Cantet, et l'époustouflant Aurélien Recoing et son visage qui se décompose de l'intérieur à mesure que sa réussite de façade s'émiette à cause même de ses efforts pour la sauver... Le coup de génie de Cantet pour ce film aura été de transformer le matériau originel (la sinistre affaire Jean-Claude Romand) en une réflexion extrêmement intelligente sur la détresse, l'angoisse qui peut envahir quelqu'un qui échoue à se conformer aux modèles sociaux en vigueur, et sur les comportements pathologiques destructeurs qui peuvent découler de ces sentiments. Du coup, Vers le Sud m'a paru peut-être un brin simpliste en comparaison, avec ses bourgeoises Américaines venues gorger leur vacuité de soleil et de jolis garçons avides de s'extraire de la misère d'Haïti.

Tout cela pour dire que j'attends Entre les murs de pied ferme! Tout cela pour dire aussi que ça fait du bien, par les temps cyniques qui courent où l'expression "remise en perspective" semble être devenue de la dernière obscénité, de voir considéré un regard sur le monde comme il en existe (subsiste?) peu, un propos critique et argumenté avec les moyens propres au (bon, très bon) cinéma: Tavernier, Loach, Kerrigan, Cantet... et qui d'autre?

dimanche 18 mai 2008

Une semaine de vacances - Bertrand Tavernier, 1980



Une semaine dans la vie, dans la tête de Laurence (Nathalie Baye). Une jeune prof de collège à Lyon, en 1980. Trente et un ans, un petit ami, Pierre (Gérard Lanvin), des parents qui vieillissent doucement dans un petit village des environs, une copine un peu délurée. La vie d'une personne socialement intégrée, sans histoire. Quoique... Il y a cette très vieille dame dont elle observe l'immobilité depuis sa fenêtre sans jamais aller la voir. Il y a cette crise de panique qui la saisit avant d'aller travailler et qui lui vaut un arrêt de travail, une semaine pour reprendre son souffle, reprendre pied, reprendre contact avec les autres.

Le temps de se poser des questions qui ne sont pas nouvelles mais que dans la galopade des jours elle ne parvient pas à résoudre. Pourquoi cette impression de n'être pas à la hauteur de sa tâche, quand elle donne le meilleur d'elle-même à ses élèves, et que, de son propre aveu, elle ne peut pas se passer d'eux? Pourquoi repousse-t-elle Pierre, qui sans être le garçon le plus subtil de la Terre l'aime sincèrement et rêve d'avoir un enfant avec elle?
Il semble y avoir en Laurence un bout d'enfance pas finie qui barre la porte, l'empêche de s'impliquer ailleurs que dans son métier, la retient de participer totalement à la vie des autres. Peut-être aussi le sentiment diffus de son inadéquation, d'une imposture, puisque ce n'est pas la vie qu'elle avait choisi au départ. Alors elle joue avec ses doutes et l'idée de tout plaquer, juste pour voir si ça lui manquerait et si elle manquerait à quelqu'un, pour éprouver le vertige au seuil d'un geste aussi radical que puéril..... puisqu'au fond d'elle elle le sait, elle ne partira pas.Je ne m'attendais pas à prendre autant de plaisir à ce film de Tavernier, en premier lieu parce que je ne pensais pas que lui, le réalisateur engagé avide de s'inscrire dans l'Histoire, il pourrait réussir un aussi joli portrait de femme, une si délicate miniature enclosant un bout d'une vie particulière, à un moment particulier. Et pourtant si, on s'attache à cette jeune femme qui fait de son mieux et qui a peur que ça ne soit pas assez, on l'accompagne d'un épisode à l'autre: l'élève qui se croit idiote, le veuf en mal d'affection, l'amant pédant de la copine, le père malade... On ne saura pas, à la fin, ce qui sera advenu de Laurence, revenue requinquée de son congé, mais on aura goûté la rencontre.



dimanche 11 mai 2008

La secrétaire - Steven Shainberg, 2002



Lee Holloway est une petite chose un peu bancale et voûtée, qu'un rien blesse, elle sort sur la pointe des pieds de l'institution (psychiatrique?) qui l'a accueillie, guettant du coin de l'œil tout mauvais coup supplémentaire que pourrait lui faire le monde extérieur. Ça ne rate pas, le jour même ou quasi surgit un nano-évènement qui la heurte, au milieu de la débauche de tulle rose du mariage de sa sœur. Alors elle se rue, les yeux fermés ou presque car ces gestes elle les a faits si souvent auparavant, sur une petite trousse à tortures, ça y est on a compris ou on croit comprendre où va le film, mademoiselle s'auto-mutile, on va encore avoir droit au refrain de l'inadaptation sur fond de petite ville américaine, merci tonton Tim Burton...

Et en fait non, car Lee se ravise. Elle est plus intelligente que cela et ça tombe bien (pour nous, tant qu'à faire), car le film aussi.
Elle, la fille marginale par conviction intérieure plus que par condition sociale, décide de trouver sa place dans le monde, coûte que coûte. Pour faire mine d'être normale, il faut un boulot? Très bien, elle répond au culot à une annonce publiée par un avocat, le très maniaque et contenu E. Edward Grey, qui recherche une secrétaire. Trouvant au passage dans les regards en coin de celui-ci un reflet de ce qu'elle-même ressent, l'espoir d'une complicité qui la pousse à s'imposer pour obtenir le poste. L'espoir de se rendre utile, non, indispensable à quelqu'un, peut-être?

Il faut un fiancé, un mari? Elle se laisse courtiser sans grande conviction par un copain d'enfance, gentil nerd plein de tendresse. Elle se rend vite compte cependant que la juxtaposition de deux bizarreries sans lien de parenté ne font pas un couple pour autant, et qu'elle trouve sans effort chez son étrange patron une compréhension bien plus grande que tout ce qu'elle aurait pu imaginer trouver.

Je vous entends quasiment penser, lisant ces lignes: "Ah ben voyons, c'est tellement plus original en effet, de tomber amoureux de son supérieur hiérarchique! Et tu nous dérange pour si peu?". Ce n'est pas si peu, précisément, car la lente et clopinante approche de l'un par l'autre, faite de rebuffades d'un côté et de l'autre d'une acceptation en toute connaissance de cause, est passionnante, car follement juste, et traitée sans aucune mièvrerie. La beauté inconfortable de Maggie Gyllenhaal fait merveille, nous la voyons passer de la terreur de souffrir par autrui à la révélation de sa volonté au travers de la volonté d'un autre, nous la voyons embrasser la possibilité de s'épanouir comme une femme à part entière, et d'une façon qui n'appartiendrait qu'à elle - et à l'homme qu'elle a choisi. James Spader, que nous avions vu dans un rôle très similaire à celui-ci (et à celui de Lee!) dans Sexe, mensonges et vidéo, est très bon aussi en ce qu'il répond idéalement à la candeur triste de Lee au début du film, et qu'il s'oppose parfaitement, pris comme il l'est dans un carcan d'obsessions, à l'ardeur qu'elle finit par lui manifester. La mise en scène de ce conte de fées ironique a le mérite immense d'être tendre à ses personnages et de ne jamais trahir ni la cohérence de ceux-ci, ni nos attentes.

mercredi 7 mai 2008

Liste oh ma liste!

J'ai bien ri hier en lisant cet article de Jacques Morice sur le site de Télérama... c'est tellement vrai! Je connais des pelletées de gens qui, se piquant de cinéphilie ou en tout cas de culture, n'ont de cesse que d'ordonner, catégoriser et quantifier ce que leur inspirent films et auteurs, de préférence en affichant bien haut leur dévotion à Machin ou Truc, sans qui "il n'est pas de cinéma" (sur l'air du "on ne peut pas ne pas avoir vu/aimé Tel Film!" - je raffole de ce genre de sentences définitives).

Ceci dit, je distingue deux choses différentes: la liste, et le top. Je peux à la rigueur établir la première, sécrétée par l'air du temps et donc changeante, en fonction du point de vue du moment et donc par essence partielle et partiale. Mais hiérarchiser, établir un classement, là non. Je veux bien admettre que des cinéastes ou des films ont exercé sur moi des influences différentes, je peux essayer tout au plus de mettre ces impressions en mots - c'est ce que je tente de faire ici, sans nulle prétention à l'analyse artistique ou technique. Ce que je ne peux pas faire, c'est attribuer un rang: ce serait comme de me demander d'établir un hit-parade définitif des couleurs que j'aime porter!

Je me réserve donc le droit de changer d'avis, de voir d'autres choses que ce que tout le monde se sent obligé de voir (parce qu'il "faut" l'avoir vu si on s'intéresse au cinéma, il paraît), de ne pas aimer certains "monuments", même.

Pour conclure à la manière de l'article qui a inspiré ce billet:

Cinq monstres sacrés qui m’intéressent peu :
– Yasujiro Ozu
– Jean-Luc Godard
– Roman Polanski
– Quentin Tarantino
– Martin Scorsese

Cinq autres monstres sacrés que j’apprécie avec l’âge :
En fait, à peu près tous les autres: l'œil devient plus agile à force de voir des films, il saisit plus facilement ce que l'auteur a mis dedans. Enfin, en général.

Cinq lacunes inavouables, toujours pas comblées :

La plupart des comédies musicales de l'âge d'or hollywoodien, comme Chantons sous la pluie, Un américain à Paris....
– Rocco et ses frères, Le guépard de Visconti
Les diaboliques de Clouzot
Les films de Claude Lelouch
– Family life de Ken Loach

Cinq films qui m’ont marquée enfant :
Ladyhawke de Richard Donner
– Grease de Randal Kleiser
– Angélique, marquise des anges de Bernard Borderie
– L'été meurtrier de Jean Becker
– Phantom of the Paradise de Brian De Palma (bon, je n'étais plus tout à fait une gamine...)

Cinq cinémanies :
– les James Bond
– les films avec une BO signée Michael Nyman
– les films de Claire Denis
– les films avec des folles tordues, des trans, des travelos...
– le film noir

lundi 21 avril 2008

Après la vie - Lucas Belvaux, 2002

Je préfère le préciser tout de suite, j'ai raté la trilogie de Belvaux à sa sortie en salles. Je terminais alors ma thèse de doctorat, avec tout ce que ça suppose de vie en ermite, j'étais tout simplement ailleurs. Cela explique en partie pourquoi une amie à moi a pu me faire ce beau cadeau de m'offrir le troisième volet, Après la vie, 5 ans plus tard - et comment, mes rayonnages croulant sous les DVD à voir, il me fallut encore un an pour parvenir jusqu'à celui-ci.

Donc voilà, j'ai rattrapé mon retard (et je ne parle pas seulement de l'entretien de ce blog). Je ne suis pas esplantée mais je suis incontestablement séduite.

Pascal (Gilbert Melki) aime Agnès (Dominique Blanc) qui, elle, n'aime que la morphine. Leur relation semble ne tenir que par la grâce d'un marché bancal entre eux: il lui fournit sa drogue avec régularité et elle maintient la façade de la prof de lycée socialement intégrée, de l'épouse amoureuse. Évidemment cela ne peut pas durer, ce mode de vie fait de compromis sans symétrie (du policier vis-à-vis de son éthique professionnelle, du mari en manque de tendresse vis-à-vis des trips solitaires de sa femme) et d'absences de l'un dans la réalité de l'autre (il planque pendant qu'elle se tord dans les affres du manque, elle se lie avec un bandit en cavale alors que lui se laisse émouvoir par une épouse bafouée).



Ce qui m'a captivée dans le film se niche dans ces gris, beige et blanc cassé des décors, leurs espaces épurés et comme sortis du même catalogue de design, dans les lumières blafardes au milieux desquelles glissent ces ombres d'hommes et de femmes, fantômatiques à force d'abriter leurs secrets respectifs et de réfléchir les regards des autres. Ces gens habitent les limbes qu'ils se sont choisies, et si parfois une réalité plus vivante se présente il n'est pas évident qu'ils sachent ou veuillent aller vers elle. Quelques-uns des personnages y parviendront sur la fin, mais chut....

samedi 1 mars 2008

There will be blood - Paul Thomas Anderson, 2007

À la charnière entre le 19ème et le 20ème siècle, le foreur de puits de pétrole Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) se laisse engloutir par la nappe noire de son ambition, et renie tout ce qui fait de lui un être humain pour accéder à la richesse et au pouvoir. Il se heurte à un jeune prédicateur illuminé, Eli Sunday (Paul Dano), dont le principal tort à ses yeux est de manipuler la foi des gens comme lui manipule leur vénalité...

J'attendais ce film avec une certaine impatience, et je suis déçue, même si cette déception était prévisible étant donné l'unanimité fort suspecte manifestée par l'ensemble des critiques (c'est comme ça, un chœur parfait me dérange, dans l'éloge comme dans le dénigrement). Certes je n'avais aimé aucun des films précédents de P.T. Anderson. Ce n'est pas que je les trouvais mauvais, c'est seulement que rien en eux, ni mise en scène ni interprétation, ne me touchait. Je n'en étais pas moins déterminée à laisser sa chance à There will be blood, quand ce ne serait que pour Daniel Day-Lewis, que j'idolâtre. My beautiful laundrette, L'insoutenable légèreté de l'être, My left foot, Le dernier des Mohicans, Gangs of New York (pour ceux que j'ai vus): une filmographie à l'image de son anatomie, sans graisse superflue, rien à jeter. Et sa nouvelle performance était annoncée comme ébouriffante.

Hé bien.... à mes yeux, pas tant que cela (c'est le problème avec ces très grands acteurs, on devient exigeant, on a vu mieux). Il y a des morceaux de bravoure où l'incandescence de Day-Lewis fait merveille, c'est sûr, lorsqu'il remue ciel et terre et déplace les foules pour faire tomber toujours plus de terres pétrolifères dans son escarcelle. Mais le film compte à peu près la même proportion de moments qui sombrent dans le burlesque le plus épais à force de cabotinage débridé (le final est à ce titre le symptôme extrême de cette maladie qui grignote l'intérêt que l'on peut porter à l'histoire).

Comprenez-moi bien: je ne me suis pas pour autant ennuyée, et les plus de 2h30 passent sans douleur. La mise en scène ne souffre d'aucun défaut, la photographie fait plus que simplement justifier son Oscar (certains lents travellings avant, utilisés comme motif récurrent, m'ont régalée), mais.... Au bout du compte, la psychologie des personnages est à ce point vue de l'extérieur, contemplée à la surface de visages impassibles et de gestes rares (le jeune fils de Plainview, notamment), que l'on peine à y discerner des nuances, sans parler d'une quelconque évolution dans le temps. Dans le même ordre d'idées, l'affrontement entre l'entrepreneur et le pasteur revêt l'apparence d'une opposition stylisée entre deux archétypes (le règne de l'argent contre celui de la foi), et tout le film s'articulant autour de ce conflit se résume à une métaphore, voire une parabole, émaillée de citations biblico-cinéphiliques (un peu de 2001, l'odyssée de l'espace, un peu de Pique-nique à Hanging Rock, un peu de Citizen Kane ou de Aviator, on secoue et on sert frappé) qui achèvent de désincarner les personnages et de nous détacher d'eux. Et l'on sort avec la certitude d'avoir assisté, de loin, à un spectacle brillant mais qui a échoué à nous toucher en profondeur - un comble pour un foreur.


dimanche 24 février 2008

Des valises pleines d’ailleurs : les films de Claire Denis

Ses personnages ont tous quelque chose qui serait resté enfermé dans une consigne lointaine. On prend contact avec leur vie sans préambule et on passe le reste du film à recoller ensemble les petits morceaux qui passent flottant au fil de l’histoire, et ils passent vite comme s’ils étaient attendus plus loin. La plus large partie de l’histoire de ces gens se déroule, ou s’est déjà déroulée, hors champ et ailleurs (Chocolat, Beau travail, L’intrus). Nous n’en verrons rien ou alors nous en saisirons quelques bribes, des effluves portés par le vent, des objets oubliés dans les poches. Des échos qui s’échappent sans insister, mais qui viennent bientôt ricocher sur ce qui s’annonce, les conséquences de ce passé, on devine que c’était terrible et que ce qui vient sera pire encore, quoi que ce soit.

Avec malaisance ils et elles se meuvent, pas réellement cachés mais nullement en évidence, toujours en vigilance extrême et peu sûrs d’un univers qui les contient à peine (S’en fout la mort, J’ai pas sommeil, Trouble every day). Ils, elles sont des corps étrangers, au sens plein du terme. Ce n’est pas seulement leur accent exotique (Isaach de Bankolé, Yekaterina Golubeva, Vincent Gallo) ou leurs habitudes insolites (le combat de coqs, le cannibalisme), c’est une gestuelle désaccordée aussi, et une manière d’approcher toute chose comme si elle recelait et le trésor qui les affranchira à jamais, et le piège. Leur peau est filmée comme la surface d’un océan couvrant les abysses, on s’extasie qu’un velouté pareil puisse dissimuler de tels périls.
Leurs mouvements, jamais explicités (la narration tient ici de l’impression et jamais de la démonstration), semblent réagir selon ou contre une série d’impulsions souterraines patiemment irriguées par ce dense vécu qui les a menés là. Le désir d’approcher l’autre est omniprésent, même s’il ne semble reposer que sur le désir de s’ancrer dans une chair qui, elle, est inscrite parfaitement dans la réalité du moment. Cette tentative intime d’abordage ne peut toutefois déboucher que sur un constat toujours identique : l’autre peut être touché, goûté mais non absorbé au point que son appartenance devienne mon appartenance ; je ne serai pas moins dépossédé parce que je l’aurai possédé (Nénette et Boni, Trouble every day).
Il ne reste plus qu’à repartir dans un grand mouvement de refus, trouver un autre port si possible à défaut de savoir changer (L'intrus, Nénette et Boni). Ou voir dans cet impossible mélange à l’autre la source d’une liberté secrète (Vendredi soir).


NB: pour découvrir le cinéma de Claire Denis, il est bon de se munir de patience et d'un lecteur de DVD dézoné. En effet, certains des films envoûtants de cette artiste hors courants ne sont accessibles que sous la forme de DVD zone 1! (au temps pour la défense de la diversité culturelle française)

mercredi 13 février 2008

Juno - Jason Reitman, 2007

Je ne vais pas tourner autour du pot ni chipoter mon plaisir, je vous demande de courir voir ce film, séance tenante. Voilà, ça c'est fait.

Maintenant je peux vous en parler, un peu, pas trop non plus parce que je n'ai pas envie plus que cela de déflorer le charme de cette histoire où, justement, une fille (la Juno du titre) déflore un garçon pour passer le temps, en l'espèce son éberlué de on-va-dire-petit-copain, et se retrouve derechef enceinte. Le scénario puise sa force et son punch dans la direction que prend l'histoire, et le ton adopté pour la raconter: en gros, Tout Sauf Mièvre (ou Misérabiliste). Juno, 16 ans au compteur, ne se laisse pas démonter un seul instant et prend les choses en main en décidant de proposer son enfant à venir à l'adoption par un couple en mal de bébé (la scène où elle déroule son plan parfaitement huilé à son père et à sa belle-mère est hilarante). Rien ne se passera exactement comme prévu, évidemment, mais c'est totalement secondaire. L'épatante parturiente de poche grandit sous nos yeux, sous le poids d'une responsabilité qui lui tombe dessus presque par mégarde et qu'à aucun moment elle ne tente d'esquiver ou d'exploiter pour se poser en victime. Bien au contraire, elle saisit l'occasion qui lui est donnée de faire prendre à sa vie une nouvelle ampleur (tandis que son ventre lui aussi s'étend), et de vraiment comprendre ce qu'elle veut faire d'elle-même.

La toute jeune femme, dont le bagout et les goûts... pour le moins alternatifs (on va dire) la situent entre Bart Simpson et Wednesday Addams, est incarnée par la ravissante Ellen Page, qui emporte tout sur son passage à force d'être pêchue, têtue, et de montrer à son entourage qu'elle ne composera pas avec leurs petites hypocrisies. On regrettera peut-être (si vraiment vraiment on cherche) que les personnages des parents adoptifs soit esquissés si sommairement. On ne saura pas grand-chose d'eux au-delà du côté control freak de madame et de l'incapacité de monsieur à clore le chapitre de l'adolescence (ceci dit, il m'a très fort fait penser à quelqu'un que j'ai connu....).

Mais peu importe: Juno, à elle seule, gagne à être connue et aimée, avec sa petite moue de nana à qui on ne la fait pas.

dimanche 27 janvier 2008

Hors de prix - Pierre Salvadori, 2006


" À faire l'amour sur des malentendus On vit toujours des moments défendus"
nous affirmait un tube qui fleurait bon les années 80 - années des working girls libérées de tout sauf du matérialisme ambiant. Irène (Audrey Tautou, qu'on prend un franc plaisir à redécouvrir moins minaudière et plus complexe) semble n'avoir jamais vécu que dans cette ère friquée et flambeuse qui aurait enveloppé d'un cocon doré les stations balnéaires chics. Irène travaille dur à plaire et à s'assurer la rente de sa séduction auprès de vieux beaux avinés, lorsque le "malentendu" de la chanson déboule dans ses jolies pattes de colibri de palaces: Jean (les grandes mirettes bleu layette et la gestuelle touchante de gaucherie de Gad Elmaleh) est serveur mais un concours de circonstances le fait brièvement passer pour un beau parti. Irène fond devant l'argent, mais lorsque l'illusion se dissipe elle saute aussi sec dans son fourreau couture et se carapate.

Tout le film, dès lors, va se construire autour de la subtile et graduelle acclimatation de l'un face à l'autre. D'abord le coup de cœur sans détour de Jean se heurte à la vénalité brutale d'Irène, puis la contourne lorsqu'il se trouve une protectrice: aux yeux de la jeune femme (qu'il tutoie désormais) il fait désormais partie de la même classe qu'elle, ils peuvent s'entraider. Jean va même au-delà, l'apprenti-homme entretenu dépassant son maître, quand Irène se retrouve démunie et donc mise hors-jeu; il a pour elle, qui monnaye si âprement son temps de présence, un geste de bonté purement gratuit (même si financé directement par les faveurs de sa riche mécène). Irène doit se rendre à l'évidence, il est des sentiments qui ne demandent rien à personne, et qui ne coûtent "que" le renoncement à sa petite stratégie de survie solitaire.

La comédie que nous propose Salvadori est enlevée mais pas frénétique, charmante et (petit exploit au vu du contexte) pas vulgaire, avec même un petit pétillement doux-amer de gueule de bois au champagne, rafraîchissant après d'autres films de ce réalisateur davantage basés sur l'humour macabre. Je n'ai pas bien compris certaines critiques opérant une comparaison défavorable entre Hors de prix et les comédies de Lubitsch: on sait l'admiration portée au réalisateur de Haute pègre (Trouble in paradise) par son cadet, pour autant je ne pense pas que Salvadori cherche le moins du monde à refaire ce qui a été déjà (et si remarquablement) fait. La musique de Salvadori, sous des atours guillerets, est moins primesautière qu'il n'y paraît et le glaçage de la comédie romantique ne peut masquer totalement une pointe de poivre. Irène est une créature vaine et creuse qui ne verra le bonheur qui s'offre à elle qu'en étant déchue de son titre de favorite, situation extrème à la mesure de l'étendue de son erreur. J'aime aussi beaucoup la délicatesse des petites touches, idées de cadrage et trouvailles dans l'ellipse, qui disent l'attirance mutuelle entre les deux protagonistes principaux, l'incompatibilité entre leurs modes de vie respectifs, l'apprentissage d'un langage commun pour, enfin, parvenir à parler d'amour. La petite marionnette à plaisir Irène prend vie grâce au baiser d'un sentiment désintéressé.

dimanche 20 janvier 2008

Le colonel Blimp (The life and death of colonel Blimp) - Michael Powell & Emeric Pressburger, 1943


 An English version of this post is available here.


"War starts at midnight"
C'est sur cet ordre militaire un peu absurde (qui peut décréter aussi précisément le début d'un conflit?) rythmé d'une musique jazz enjouée que s'ouvre le film. Nous avons tôt fait de comprendre que la "guerre" censée commencer à minuit est en fait une simulation d'offensive grandeur nature, qui va d'ailleurs être très vite vidée de sa valeur d'exercice lorsqu'une poignée de jeunes officiers culottés va décider, sans attendre l'heure dite, de prendre d'assaut le coordinateur de la manœuvre lui-même!







C'est au bain turc que
le colonel Clive Wynne-Candy (Roger Livesey, sa voix de stentor et sa prestance) nous apparaît pour la première fois, avec toutes les apparences de la vieille baderne blanchie sous le harnais de la carrière militaire et à la panse aussi copieusement garnie de médailles que sa cervelle est confite d'anecdotes sur le bon vieux temps révolu. Pas franchement sympathique donc, voire ridicule.






Mais voici que nous plongeons dans le bassin où il précipite son jeune assaillant, et que nous ressortons avec lui... quarante ans plus tôt, en 1902. Clive Candy est alors un héros de la guerre des Boers, le monde est (au sens propre) son terrain de chasse, il ne doute de rien et surtout pas que le fair-play est à lui seul capable de mettre en déroute l'ennemi, que la victoire ne vaut que si elle est remportée avec la manière.


Conviction dont nous avons déjà vu que, 40 ans plus tard, elle imprégne encore le bonhomme, incarnation monolithique (physiquement comme moralement) de l'Angleterre victorie
nne: l'heure du thé est sacrée, le porto se savoure au coin du feu, la valeur d'un gentleman se mesure au nombre de têtes de fauves ornant son mur et à sa capacité à ne pas répliquer à la bassesse par la bassesse, l'honneur est la seule raison valable de déclencher une guerre ou de se battre en duel.

L'amitié chez lui est pareillement faite tout d'une pièce, surtout lorsqu'il rencontre en Theo Kretschmar-Schuldorff (Anton Walbrook) son égal
en idéalisme, tout Prussien qu'il est. Cette amitié perdure au-travers des deux conflits mondiaux qui opposent leurs nations respectives, au-delà même des désillusions qui frappent le vaincu et l'amènent à amender ses nobles principes (saisissant monologue de Theo venu se réfugier en Angleterre pour fuir l'avènement du Troisième Reich, et la destruction irrémédiable du seul monde qu'il ait connu).










La constance obstinée
de Candy, son imperméabilité aux changements qui font par ailleurs bouillonner son époque, se ressentent plus encore dans ses amours - ou faut-il dire dans son amour, unique, pour une femme sans cesse perdue puis retrouvée? Il s'agit d'abord d'Edith, jeune femme pragmatique mais néanmoins apprentie suffragette enflammée, qui brûle d'accomplir dans sa vie autre chose que des tâches domestiques. Mais Edith lui préfère Theo...





La Première Guerre Mondiale éclate et sépare les amis, Candy trouve alors Barbar
a, qui s'est engagée comme infirmière. Barbara est le sosie d'Edith, il l'épouse, mais elle meurt. Lorsque Theo le rejoint en Angleterre, il a choisi pour chauffeur la jeune Angela, qui se trouve être elle aussi la vivante image d'Edith... Ces trois femmes ne sont jamais que trois reflets d'un seul sentiment inaltéré par le temps, il est donc parfaitement logique de les voir toutes trois incarnées par la merveilleuse Deborah Kerr.


Je prends conscience, tout en écrivant ces lignes, de ce que le résumé échoue à rendre justice au souffle romanesque du film, à ce qu'il a de poignant lorsqu'il montre un homme qui se tient vent debout contre l'étiolement des valeurs qui le fondent. Il se trompe sur son époque et sur ce qui motive ses contemporains, il échoue à accompagner le mouvement, il est sourd et aveugle aux compromissions avec le réel (il est donc un instantané des certitudes brassées alors par son pays, ce qui a sans doute grandement contribué à l'irritation de Churchill devant ce film) . Oui, il se montre borné, et plus encore, et pourtant tout en riant de lui on se prend pour lui d'une affection énorme parce que ses erreurs sont faites avec sincérité, et au cœur la foi en la droiture de son prochain.

vendredi 18 janvier 2008

It's a free world... - Ken Loach, 2007


Elle en veut, Angie (Kierston Wareing), ça oui! Il faut dire qu'elle en est vite réduite à se bagarrer toute seule, armée seulement de son culot monstre et de son charme de petit prédateur femelle, entre un ex aux abonnés absents, un petit garçon assoiffé d'amour et la perspective d'un boulot stable et valorisant qui ne cesse de se dérober sous ses pieds...

Elle a déjà supporté plus que son lot d'humiliations, ses parents qui n'ont connu que le plein-emploi et la carrière-pantoufles ne peuvent pas la comprendre, alors quand son agence de placements la vire elle a vite fait de passer "de l'autre côté". Elle se fait marchande de petites mains bon marché et très vite la perspective de l'argent facile la grise, elle devient aussi marchande de sommeil, semi-maquerelle, bien sûr tout ceci n'est que provisoire, bientôt elle lâchera tout cela pour se consacrer à son fils et ses affaires redeviendront légales, promis.
Sauf que non, le moyen devient le but, il n'y a jamais assez d'argent lorsque la loi ne sanctionne jamais vraiment que les clandestins eux-mêmes (mais pas ceux qui les exploitent)...
Si ce film n'est pas pour moi le meilleur Loach (que j'irais chercher du côté de My name is Joe ou de Sweet sixteen, pour ne pas parler du plus ancien Raining stones), il n'en a pas moins un immense mérite: faire à ce point la part des choses qu'il choisit d'embrasser le point de vue de celle qui aurait pu (dû?) passer pour la "méchante". Il est vrai qu'il est considérablement aidé dans cette tâche par son interprète principale, juste assez butée et vénale pour être antipathique, juste assez immature dans son déni de la réalité (elle va jusqu'à effacer le souvenir des réfugiés qu'elle a aidés) pour être touchante.

lundi 14 janvier 2008

Imitation of life: comparaison avec le film de John M. Stahl (1934)

En surface, le film de Stahl et le film de Sirk, qui lui est postérieur de 25 ans, se ressemblent: on y retrouve la solidarité entre les deux mères, le refus d'une des filles de la condition que lui promet sa couleur de peau. Il y a même quelques plans et scènes qui sont identiques: l'intrusion de la mère Noire dans la classe de sa fille, le dialogue des deux mères alors que l'une masse les pieds de l'autre.
Mais Stahl laisse à Claudette Colbert toute son aura de star adorable et sympathique, avec idylle heureuse à la clé, et finit par atténuer quelque peu l'amertume du constat d'incompréhension entre Noirs et Blancs. Sa Bea, si compatissante soit-elle, ne désire en rien bouleverser l'ordre établi et se paye de quelques intentions charitables pendant que son "amie" travaille à mort. Le tour de force de Sirk, c'est de rééquilibrer totalement l'histoire, et dans sa progression dramatique (on voit ainsi que la recherche identitaire de la petite Noire débute dès son enfance), et dans le parallèle qui est fait entre cette quête et les chimères de la mère Blanche, qui de propriétaire de pancake parlor (chez Stahl) est devenue comédienne. Sans doute pour faire comprendre au spectateur ce que ces deux chimères ont d'illusoire, et le fait que les deux femmes qui en vivent n'appartiennent pas à la réalité du monde, qu'elles ne peuvent qu'en sortir meurtries. Voici bien quelque chose qui ne figure pas, ou peu, dans le film de Stahl (question d'époque? de fidélité au roman originel?): ce sens de la catastrophe en approche qui donne au film de Sirk sa coloration déchirante. Sans doute aussi n'y sent-on pas non plus ces questions sur l'épanouissement individuel et sur l'acceptation de sa pleine identité dans une société normée, qui ne sont pourtant pas des préoccupations récentes (qu'on pense aux sœurs Brontë). En intégrant ces thématiques, Sirk transforme radicalement le matériau de départ et nous donne à voir des êtres dont la réussite dépend de la destruction de ce qui pourrait les rendre heureux.

vendredi 4 janvier 2008

Un ticket de rétro pour 2007

(Le portrait chinois de mon année de ciné.)

Si c’était…


… une profonde perplexité (et un bon mal de tête) : L’esquive. Dire qu’on m’a tellement dit, en quatre ans, que je « devais » le voir !

… un film noir qui déchire à chaque plan : Les tueurs de Siodmak, maintenant je comprends pourquoi c’est une référence.

… un fou-rire (en avion) : la kitscherie lycra du patinage artistique dans Les patins de la gloire, avec du Will Ferrell dedans.

… un baîllement : le plan final interminable de De l’autre côté de Fatih Akin. Ou Toute une nuit de Chantal Akerman.

… le souffle qui manque: Madame et ses flirts (The Palm Beach Story), qui laisse l’impression d’avoir passé des heures à courir après Claudette Colbert et Joel McCrea.

… des conditions de visionnage héroïques : Une journée particulière de Scola, dans un amphithéâtre surchauffé et alors que je ne suis armée que d’une bouteille d’eau minuscule.

… un soupir d’exaspération : les multiples « coïncidences » ultra-écrites, dans De l’autre côté (si quelqu’un peut m’expliquer le prix du scénario à Cannes ou la dithyrambe des critiques, m’écrire d’urgence, merci). Ou les dialogues des Témoins : je ne peux pas imaginer qui que ce soit parler ainsi dans la vraie vie des vrais gens (décidément, Téchiné et moi, hein…).

… les larmes qui tombent toutes seules : la maternité niée et repoussée dans Nénette et Boni de Claire Denis. L’histoire qui n’aura jamais lieu de Brève histoire d’amour de Kieslowski.

… les neurones qui font « burp » en chœur : la découverte (enfin !) de Berlin Alexanderplatz de Fassbinder, l’équivalent d’un banquet d’intelligence de la narration cinématographique.

… quelque chose qui m’a sûrement échappé : La voie lactée, de Buñuel.

… un montage pénible : Au service secret de Sa Majesté. Ah bah oui mais le réalisateur est monteur de formation, que voulez-vous.

… le ventre qui fait « ssgrouiîîk » pendant le film et une fringale pressante en sortant de la salle: Ratatouille !!!

… une performance d’acteur/trice : le plaidoyer enfantin et passionné de Shirley MacLaine devant Martha Hyer dans Comme un torrent de Minnelli. Ou le jeu de Carice van Houten dans Black book.

… l’escroquerie qui saute aux yeux : l’ « emprunt » grossier d’une séquence entière de braquage de banque dans le Dillinger de Max Nosseck (la scène provient de J’ai le droit de vivre de Fritz Lang, antérieur de 8 ans et vu juste une semaine après). Pas étonnant que j’ai trouvé cette scène mieux mise en scène que le reste du film !

… la peur du vide : le vertige glacé qui saisit à la vision du Septième continent de Haneke.

… un pur plaisir : Scaramouche (et je ne parle pas du plaisir des yeux à voir le beau Stewart Granger virevolter).

… une tête à claques devenue sympathique : l’insupportablement décidée Joan Webster de Je sais où je vais, de Powell & Pressburger, vaincue par le romantisme de l'Écosse.

… un salut à de grands messieurs disparus : Pile ou face de Robert Enrico (avec Philippe Noiret et Michel Serrault).