vendredi 31 décembre 2010

Twenty-ten

Voici que s'achève une année 2010 qui fut copieusement remplie au niveau personnel et professionnel - mais ai-je tout de même réussi, sur le peu de temps qui me restait pour assouvir ma passion pour le cinéma, à vivre des moments mémorables? Farfouillons parmi les 136 titres de l'année (dont 26 vus au cinéma, ce qui doit être mon record des sept ou huit dernières années) pour voir ce qui surnage...

... La découverte tardive d'un chef-d'œuvre: la simplicité de la parabole, la magie de l'amour et du cinéma, tout ceci encapsulé dans un grand film merveilleusement filmé par l'immense Murnau, L'aurore. Effectivement, en voyant ce film aujourd'hui on comprend sans peine pourquoi il a marqué, ce qui fait qu'il est resté: il est éternel. Pas sûr que certaines nouilleries à gros budget des temps modernes puissent prétendre à ne serait-ce qu'une fraction de cette postérité.

... Des fous-rires: le concours de puérilité des ados attardés (John C. Reilly et Will Ferrell) de Frangins malgré eux; le même Ferrell en policier de bureaux heureux de l'être qui (inexplicablement, pour son co-équipier Mark Wahlberg) fait craquer toutes les bombasses (à commencer par son épouse, la formidable Eva Mendes) dans Very bad cops (un very bad titre qui ne doit surtout pas vous détourner de cette excellente parodie des buddy movies à formule toute faite); une des bandes-annonces précédant Tonnerre sous les tropiques (le film étant en-dessous de ses promesses à mon avis), avec une BA de film Oscar-friendly dépeignant l'histoire d'amour interdite entre deux prêtres, à savoir Robert Downey Jr. et Tobey "Spiderman" Maguire (rien que de me remémorer leurs mimiques tandis qu'ils s'effleurent mutuellement le chapelet, j'en rigole encore).

... Un "Ouate ze feuque?" Award: non, sincèrement, 6 Oscars pour Démineurs (dont ceux du meilleur film et de la meilleure réalisation), film qui à mon sens ne fait qu'enfoncer des portes ouvertes (la guerre c'est dur, le métier de démineur c'est stressant et on le supporte en se murgeant d'importance, la caméra à l'épaule ça fait comme si qu'on était embedded tu vois coco, une femme peut très bien faire des films aussi bourrins que ceux faits par un mec), je ne comprends pas.

... Des contre-emplois de l'espace: la danse endiablée de Tom Cruise, grimé à en être méconnaissable (sauf en gros plans) en producteur amateur de gangsta rap, sur le générique de fin de Tonnerre sous les tropiques, ou comme quoi on peut être petit, susceptible, psychorigide et Scientologue, ET pratiquer l'auto-dérision, 'tain. Michel Galabru, pathétique, monstrueux et illuminé dans le glaçant Le juge et l'assassin de Tavernier: l'assassin c'est lui, et il déploie dans ce rôle un talent et une finesse qu'on ne lui soupçonnait pas forcément au vu des comédies qui ont fait sa célébrité. Meryl Streep qui incarne une femme de diplomate folle de cuisine française et très "Dame Edna Everage" au niveau vocal dans Julie & Julia de Nora Ephron (le film qui donne envie de taquiner la poche à douille - non, ce n'est ni une contrepèterie ni un motordu).

... Des rôles jumeaux: Leonardo DiCaprio (que j'apprends à apprécier à mesure qu'il mûrit) dans l'excellent Shutter Island de Scorsese et dans Inception, film de science-fiction cérébral et spectaculaire (et véritablement cohérent sur le plan esthétique, ce qui est suffisamment rare pour être souligné) de Christopher Nolan. Dans ces deux films, DiCaprio est un veuf hanté par le souvenir de sa femme, et par la culpabilité d'avoir été l'instrument plus ou moins volontaire de sa mort. Avec un (gros) avantage pour le premier film: il s'agit d'une impeccable adaptation du formidable roman de mon-deuxième-auteur-de-polars-favori-après-Michael-Connelly, Dennis Lehane, un gars qui touche juste lorsqu'il décrit l'intériorité de ses héros et qui en plus a des pelletées de style, le bougre (je prie pour qu'Eastwood adapte The given day un jour). 

... Un malaise gluant: la scène de masturbation de Nord, premier film de Xavier Beauvois. Une femme peut faire beaucoup de choses pour son fils mais ça... non.

... N'est pas Garbo ou Dietrich qui veut: c'est ce qu'on se dit immanquablement en découvrant les deux films que Douglas Sirk, encore en Allemagne, fit avec la star de la UFA Zarah Leander à la fin des années 30, à savoir Paramatta, bagne de femmes et La Habanera. La Leander gémit, défaille derrière des rideaux de dentelle, laisse très joliment perler des larmes à ses grands yeux éclairés par un rayon de lune... et on pouffe nerveusement devant ce jeu daté et grandiloquent. Rien à faire bibiche, Greta c'est plus fort que toi.

... Bon, ben je vais reprendre un verre moi: voir 2 ou 3 choses que je sais d'elle en étant bourrée, finalement, ça peut difficilement empirer les choses. Du Godard bien abscons et bien intello-chiant, à la hauteur de sa réputation.

... Des chieuses irresponsables et hystériques: distribution générale de claques et de Lexomil pour Chiara Mastroianni dans Non ma fille tu n'iras pas danser (histoire qui n'existerait pas si le personnage avait appris à envoyer paître sa famille une bonne fois pour toutes), Valeria Bruni-Tedeschi dans Les regrets (tu m'étonnes qu'Yvan Attal l'ait quittée! beau réflexe de survie mon gars!) et Maricel Álvarez dans Biutiful (avoir des enfants pour assouvir un fantasme de normalité n'est jamais une bonne idée... surtout quand on est maniaco-dépressive, junkie et un peu pute). Et encore, me direz-vous, la troisième a l'excuse d'être malade, tandis que les deux autres....

... Nobody does it better: comment ils font, chez Pixar, pour nous émouvoir autant avec des images de synthèse, hein? Toy story 3 m'a liquéfiée à deux reprises, l'une (attendue) pendant un moment fort (les jouets sont sur le point d'être précipités dans un incinérateur), l'autre (totalement à l'improviste) pendant une scène toute simple: Andy, sur le point de partir en fac, s'arrête chez une petite voisine et prend le temps de jouer avec elle pour lui "présenter" les jouets qu'il va lui donner. Tout est là: la page qui se tourne, la nostalgie de l'enfance, l'amour irrationnel que l'on peut porter à des objets, le plaisir de transmettre. Et vlan, me voilà en larmes.

... Army dreamer: inoubliable Requiem pour un massacre, déchirant Florya. L'un des films les plus puissants qu'il m'ait été donné de voir sur les horreurs de la guerre - je le vérifie à la trace durable qu'il a laissée en moi.

... Etait-ce franchement indispensable? Refaire Gladiator dans l'Angleterre post-croisades, en moins bien, avec un Russell Crowe empâté et une Cate Blanchett sous-employée (Robin des Bois). Remixer Crimes et délits, Match Point, Alice et Maudite Aphrodite, et rater lamentablement le tout malgré d'excellents acteurs parmi lesquels Naomi Watts et Josh Brolin (Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu). Etirer les possibilités offertes par le scénario au-delà du raisonnable (au-delà d'1h30 de film, en somme) pour bien fignoler dans les moindres détails la déchéance/rédemption du personnage joué par Javier Bardem et boucler la boucle d'une manière lourdement explicative par rapport à un prologue qui jusque-là était poétique (Biutiful).

... Un malentendu: non, The killer inside me n'est pas complaisant dans sa manière de dépeindre la violence de son personnage principal qui est un policier du Texas profond, ascendant gendre idéal, et en même temps un psychopathe manipulateur. J'ai entendu les arguments de ceux qui détestent, notamment ceux qui n'ont pu supporter la scène où le visage de Jessica Alba est méthodiquement défoncé, avec des contre-champs dévastateurs sur le visage vide de son bourreau - cette scène m'a retourné l'estomac. Mais j'estime qu'il ne faut jamais se voiler la face lorsqu'il s'agit de violence: ce sont au contraire l'ellipse ou l'esthétisation de cette violence (sur l'air de l'amour-passion, donc qui fait "forcément" mal, oh oui Johnny) qui sont obscènes.

samedi 25 décembre 2010

Dream in Blu

Le père Noël a drôlement bien fait les choses cette année, il a offert à mon homme un cadeau qui devrait transformer à jamais nos soirées...
Je t'arrête tout de suite, lecteur à l'esprit mal tourné et au demeurant trop envapé encore par les débauches réveillonnesques pour avoir compris la subtilissime allusion contenue dans le titre de ce billet (mes océans de culture sont justes suffisants pour me permettre de me souvenir de ça), je ne suis pas en train de te faire profiter de notre premier, heu, tête-à-tête (ahem) avec un sex-toy. C'est un lecteur Blu-Ray qui fut déposé sous notre sapin.



Nous avons été longs à passer à ce format, d'une part pour des raisons économiques (lecteurs comme disques BR étaient, jusqu'à récemment, absolument hors de prix) et d'autre part en raison d'un certain scepticisme natif que mon chéri et moi partageons (entre autres vices, sans lesquels il n'est de couple qui prétende durer - ah par la malepeste c'est beau ce que je dis!) envers ces innovations technologiques qui visent à i) se faire adopter comme naturellement indispensables à notre bien-être là de suite maintenant et surtout ii) nous refaire passer à la caisse pour acquérir, "en mieux", ce que nous avions déjà. Je ne sais pas pourquoi mais ce dernier point nous inquiétait particulièrement, eut égard aux quelque 1300 titres que nous possédons déjà en DVD. Nous avons donc sagement attendu que le Blu Ray soit seul survivant de la guerre des formats haute-définition, que son prix se démocratise et que, en parallèle, notre antique TV à tube cathodique décède et soit remplacée par une coquette dalle LCD... et là, comme on dit, taïaut.


Bon ceci dit nous étions conscients que racheter en format haute définition un film comme, disons, Casablanca, film intimiste, peu "visuel" dont les meilleures éditions DVD sont amplement suffisantes pour l'apprécier, ne représente aucun intérêt. En revanche il y a effectivement des films visuellement splendides auxquels le DVD rend à peine justice, et qui ne peuvent que bénéficier de ce traitement - je suis personnellement prête à vendre mon corps pantelant de cinéphile mûrissante à qui m'indiquera où me procurer des films comme 2046, Tout sur ma mère ou Beau travail en Blu Ray, si tant est que de telles éditions existent et soient à la hauteur de ce format.



Parce qu'il faut bien le dire, la comparaison DVD/BR fiche une méchante claque. Même sur un film déjà merveilleusement transféré jusqu'ici comme Là-haut (Pixar rules!): en haute définition, vous verrez jusqu'à la trame des étoffes, jusqu'au fines veines bleutées sur la peau du vieux monsieur. Ratatouille (okay, nous avons craqué pour le Coffret Prestige de la FNAC, pour le petit évidemment), même combat: le niveau de détails graphiques a été poussé à une telle perfection qu'il est possible d'identifier les mets à leur apparence. Tout le monde n'est pas Pixar ceci dit, une expérience plus récente avec une édition BR provenant d'une firme d'animation concurrente nous a démontré de manière éclatante que le supplément d'informations et de détails ne peut être visible en haute définition que dans la mesure où le film a, dès le départ, été pensé pour ce support et donc conçu avec un grand souci de la perfection technique....


Autre choc esthétique avec le coffret du Parrain (restauration Coppola): mamma mia! Je savais que j'allais retrouver là mes premiers films de chevet dans des atours de toute beauté, en regardant le premier volet je n'ai pas été déçue. Ma première approche de la trilogie n'était autre que le montage "chronologisé" pour la télévision (le troisième volet est le seul que j'ai découvert en salles). Par la suite je me suis fait offrir le coffret VHS pour mes 18 ans, que j'ai largué pour le coffret DVD il y a une petite dizaine d'années... et me voici franchissant une nouvelle étape technologique, telle la nymphe cuissue le ruisseau. Jusqu'à récemment, j'avais pour habitude de revoir les trois films au moins une fois par an, y découvrant toujours quelque chose de nouveau. C'est peu de dire que j'ai découvert un monde nouveau avec l'édition Blu Ray (le maquillage un peu léger de Brando, les détails des robes au mariage de Connie, l'intérieur de la cathédrale où a lieu le baptême final) sans pour autant perdre mes repères familiers (comme la célèbre erreur -volontaire?- de sous-titrage cannoli/cannelloni, qui me fait toujours sourire).

Bref, on se régale, et ce n'est pas fini, puisque quelques Blu Ray de chez Criterion devraient sous peu venir émoustiller nos papilles des yeux....

(Joyeux Noël!)

vendredi 24 décembre 2010

La princesse de Montpensier - Bertrand Tavernier, 2010

Nous sommes à la moitié du XVIIe siècle. Marie de Mézières (Mélanie Thierry, trop pintade à mon goût) est une jeune fille dont le destin va se jouer en fonction de deux paramètres dont elle n'est en rien responsable, et sur lesquels elle n'a aucune prise. 
D'abord sa beauté, qui fait qu'elle est courtisée par certains des hommes les plus importants de la France de son temps, au premier rang desquels le Henri de Guise (Gaspard Ulliel), qu'elle aime en retour quoiqu'elle soit implicitement promise à son jeune frère. Second facteur fatidique, l'importance stratégique revêtue par la richesse des Mézières face à l'irritant ascendant des Guise à la cour, et qui détermine le mariage de Marie au jeune prince de Montpensier (Grégoire Leprince-Ringuet; la fadeur extrême de ce comédien dans ce rôle nous fait très vite comprendre que le mariage sera malheureux et l'adultère avec le beaucoup plus "rock" de Guise, désirable - NdA). 



La jeune princesse de Montpensier n'est guère plus qu'une enfant un peu fruste lorsqu'elle est contrainte à étouffer les élans de son cœur pour épouser Montpensier. Très vite cependant, son amitié avec le très savant comte de Chabannes (Lambert Wilson, qui vieillit décidément très bien), un noble en disgrâce accueilli au château, la rend plus apte à tenir son rang, à accomplir les devoirs attendus d'elle.... et à attirer l'attention du puissant duc d'Anjou (Raphaël Personnaz, excellent dans son ambiguïté), qui est frère du roi et compte par ailleurs.... Henri de Guise dans son entourage. Anjou sait qu'il ne peut avoir Marie mais est tout aussi conscient qu'il peut, à tout le moins, glisser des obstacles infranchissables sur le chemin (apparemment tout tracé) qui mènerait de Guise à la couche de la jeune femme. Tandis le prince de Montpensier s'éveille, sinon à l'amour, du moins à la jalousie devant tant d'attentions accordées à celle qui n'était guère plus qu'un pion, qu'une possession de plus, jusque-là....



La reconstitution historique est merveilleusement exécutée (hou là, vous dites-vous, lorsqu'on commence par ce point-là, c'est mauvais signe... et je ne vous donne pas totalement tort) et Tavernier est bon pédagogue en nous expliquant à quel point son héroïne est instrumentalisée dans un jeu d'influences complexe et cruel. Tout cela serait parfait si effectivement Marie de Montpensier s'extrayait réellement de ce carcan, prenait vie et flamme (au moins en pensée) et faisait que l'on puisse s'attacher à elle, souffrir de l'injustice de sa condition. Je ne demande pas que Tavernier en fasse, de manière anachronique, une icône féministe qui s'ignore - tout de même pas. Mais qu'on voit autre chose à l'écran qu'une fille banalement incapable de se déprendre de son premier amour, et prenant pour cette raison toutes les mauvaises décisions, de celles qui peuvent lui faire tout perdre et faire s'éloigner les rares personnes qui la soutiennent. Faute d'avoir accès à son intériorité, faute d'apercevoir autre chose qu'une impulsivité naïve dans la plupart de ces mouvements, Marie me semble au mieux étourdie et un peu superficielle, au pire capricieuse (soyons clairs, Montpensier est falot mais elle aurait pu plus mal tomber, et de Guise est franchement trop show-off pour être fiable). En outre, les péripéties de la seconde heure du film sont excessivement étirées, ce qui fait que, de lassitude, j'ai passé la dernière demi-heure à jouer à retrouver les personnages de La Reine Margot dans les jeunesses de La princesse de Montpensier, qui le précède dans la chronologie des évènements présentés en toile de fond.


samedi 23 octobre 2010

De vrais mensonges - Pierre Salvadori, 2010

Hier soir, chers lecteurs, votre Jack était de sortie, une fois n'est pas coutume, pour l'avant-première du nouveau film de Pierre Salvadori qui ouvrait la 32ème édition du Festival du Cinéma Méditerranéen de Montpellier. Et j'avais de plutôt bonnes raisons de sortir, 'xcusez du peu: opéra Berlioz plein à craquer (seules les loges les plus haut placées, et donc les moins propices pour bien voir l'écran, étaient vides), lancement officiel sous le "marrainage" de la grande Carmen Maura (je file d'ailleurs découvrir Pepi, Luci, Bom et les autres filles du quartier cet après-midi puisqu'on nous offre un joli panorama de sa carrière et qu'il s'agit d'un des rares longs d'Almodóvar que je n'aie jamais vu), avant-programme constitué du court-métrage Chienne d'histoire de Serge Avédikian (récompensé en mai dernier à Cannes), séance en présence de Pierre Salvadori et de ses interprètes Audrey Tautou et Nathalie Baye. Burp.

Je vous offre un aperçu de l'ambiance ci-dessous:
























 (ce dont on ne peut pas s'apercevoir c'est à quel point les membres de l'équipe du film étaient impressionnés de présenter leur travail, jusqu'ici vu uniquement par des producteurs et des distributeurs, devant une si grande quantité de "vrai public", pour reprendre l'expression de Salvadori lui-même)

Je n'ai plus que mes yeux pour pleurer, non seulement mon homme n'avait d'yeux que pour la frêle Audrey mais Sami Bouajila, son très séduisant partenaire masculin dans le film, avait fait faux bon. Parfois, la vie elle est trop inzuste.

Et alors, et le film dans tout cela? Valait-il la peine de braver les grèves, la fatigue, la fatigue des grèves, la grève de la logique de la part des organisateurs du festival (l'absurde ruban humain se terminant en cohue féroce pour entrer dans la salle)?
Hé bien oui, mes amis, mais alors oui.


Emilie (Tautou) est la jeune patronne d'un salon de coiffure sétois, où Jean (Bouajila) effectue quelques travaux de rénovation. Or Jean est secrètement amoureux de sa patronne et lui envoie des missives aussi enflammées qu'anonymes. Un anonymat dont Emilie va se servir pour faire croire à sa mère Maddy (Baye) que les lettres lui sont adressées par un admirateur et ainsi dissiper la dépression qui la cloue au sol. Mais Maddy veut démasquer l'auteur, et tout va se compliquer très vite....


Je ne vais pas bouder mon plaisir, ce n'est pas mon habitude. Il faut tresser des couronnes, envoyer des fleurs, couvrir de mots doux un réalisateur aussi doué pour la comédie que peut l'être Pierre Salvadori. Et qui, en plus de ce don évident, de ce sens du timing (pardon my French) si délicat, travaille à l'évidence si fort pour ciseler des dialogues et des situations qui savent et soutenir le rire et étoffer les personnages tout au long d'un film de deux heures. Pas une once de vulgarité, pas une faiblesse, aucune de ces facilités qui font si souvent soupirer d'agacement (il est vrai qu'on nous prend assez souvent pour des bourrins), un juste dosage de punchlines millimétrées pour ne pas sonner trop "écrites", d'expressions faciales très subtiles défilant à toute vitesse et de situations à la fois quotidiennes et délicieusement embrouillées. Je salue au passage l'extrême pertinence dans le choix des trois interprètes principaux, ils sont fabuleux et s'accordent merveilleusement ensemble, on sent que tout le monde s'est bien amusé (Tautou en introduction du flm avouait avoir vécu là son tournage le plus festif et le plus chaleureux, on la croit sans peine au vu du résultat). Les seconds rôles sont parfaits également du point de vue du rapport trogne/expressivité/contribution au travail d'équipe, avec une mention pour Judith Chemla qui incarne la jeune Paulette, employée du salon de coiffure déjà moyennement (a)futée que les excentricités de sa patronne mènent au bord du court-circuit neuronal. Tous les personnages sont croqués avec autant de tendresse que de dérision.

J'ai éprouvé une satisfaction particulière en constatant que le personnage de Jean retourne malicieusement les stéréotypes ethniques et sociaux. D'abord en étant incarné par un acteur "typé" (et de toute manière excellent indépendamment de cela) sans pour autant se prénommer Mohammed ou Karim, ensuite en en faisant un ex-traducteur polyglotte pour l'UNESCO ("responsable du secteur Asie", siouplaît), amateur de lecture et d'opéra, et dont les études supérieures donnent un complexe terrible à Emilie (qui a ce constat désabusé sur son parcours: "D'ailleurs dans la vie, ma mère a fait muse, moi j'ai fait coiffeuse-maquilleuse, alors!....").

En résumé j'ai passé un excellent moment, et toute la (grande) salle également, si j'en crois les rires francs et fréquents, et les applaudissements nourris une fois les lumières rallumées.


dimanche 10 octobre 2010

Requiem pour un massacre (Va et regarde) - Elem Klimov, 1985

Difficile de ne pas penser au très beau L'enfance d'Ivan, en suivant l'histoire filmée à fleur d'yeux de Florya (le stupéfiant Alexei Kravchenko), tout jeune paysan de cette Biélorussie de 1943 qui va être ravagée, comme en un éclair, par les nazis. Mais la comparaison s'arrête à ce parallèle entre deux parcours d'enfants pendant la Seconde Guerre Mondiale. 




Le film de Tarkovski montrait un Ivan fermé et dur comme un poing, offert à ceux qui l'instrumentalisent du moment que cette utilisation l'intègre dans un semblant de famille, un orphelin tout entier tendu vers une chimère et totalement désensibilisé au monde en proie au chaos de la guerre.Très logiquement, L'enfance d'Ivan semble hors du temps, désincarné comme peut l'être ce jeune personnage retiré en lui-même et déjà presque mort, flottant brièvement dans des limbes aqueuses avant de disparaître tout à fait.

Tout au contraire, le film d'Elem Klimov est puissamment terrien, charnel, et mise à fond sur une immersion sensorielle dans les combats, la boue, les mousses détrempées, la cohue des paysans poussés vers leurs morts, le mugissement d'une vache mourante, la beauté d'une jeune fille qui danse sous la pluie, le choc tellurique des bombes qui abattent les hauts arbres de la forêt, le bourdonnement sourd de ces étranges avions à queue dédoublée qui semblent survoler la tuerie comme autant de vautours de métal... 



Nous suivons Florya, charrié par ce mouvement qu'il ne comprend pas, et dont le visage de cire qui se décompose et se remodèle en plein cadre, ses yeux plongés dans les nôtres, restitue chaque nuance de l'horreur dans laquelle il est plongé (un effet spécial à soi tout seul, qui dispense de se servir du moindre artifice). Comme lui nous sommes assourdis par les bombardements, nos nerfs sont submergés par la nappe sonore et les tableaux de chair et de flammes de ce cauchemar vrai - une saturation qui culmine dans le montage final d'images d'archives. 



Si l'on voulait résumer rapidement, Requiem pour un massacre restitue l'abomination viscérale et l'irrationalité de la guerre, là où L'enfance d'Ivan était la sèche et déchirante marche funèbre d'un petit fantôme. Tous deux sont des films admirables, chacun dans son parti-pris narratif et esthétique cohérent et parfaitement maîtrisé., tous deux sont de ces films qui demeurent avec vous longtemps après les avoir vus.


dimanche 12 septembre 2010

Claude Chabrol est tombé dans les griffes de la nuit

Pourquoi ce titre? Parce qu'entre autres activités Chabrol a traduit les titres de films américains, notamment pour certains films de Nicholas Ray lors de leur distribution en France. Le titre français de Bigger than life, Derrière le miroir, c'est lui. Et sa dernière contribution fut donc le titre français du premier film de la franchise Nightmare on Elm Street. Tout ceci je l'ai appris grâce à l'excellente interview de Chabrol par Frédéric Taddéi sur Europe 1 dans le cadre de son émission Regarde les hommes changer.

Claude Chabrol vient donc de nous quitter, à l'âge de 80 ans. Ses dernières apparitions le montraient très amaigri, flageolant, ce n'est donc pas une surprise.

De sa production foisonnante j'ai vu relativement peu de films, mais quelques-uns m'ont marquée.  
La cérémonie d'abord, formidable marche funèbre vers un fait-divers sanglant, fruit de la frustration sociale exacerbée, avec les deux plus formidables actrices françaises à mon sens (Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert).  
Betty, découvert très récemment, qui m'a beaucoup touchée (un peu à la manière de Une femme sous influence de Cassavetes) par son délicat portrait de femme poussée à la faute par l'impératif de perfection et d'effacement. Un film en tout cas dont la tendresse donne tort (ce n'est pas si souvent) à Fassbinder, qui citait Chabrol comme l'exemple, avec Godard, du cinéaste qui n'aimait pas ses personnages.  
L'enfer, continuation chimérique d'un film maudit de Clouzot que l'on regrettera toujours de n'avoir pas vu fini, avec un vertigineux François Cluzet (désolée Emmanuelle Béart, vous étiez ravissante et pulpeuse, mais voyez-vous Romy c'était encore autre chose).  
Merci pour le chocolat, psychodrame bourgeois glacé aux ellipses vénéneuses, hanté plus que joué par Huppert.

Au revoir, Chacha.

dimanche 29 août 2010

La garçonnière (Billy Wilder, 1960)



- Ya know, I used to live like Robinson Crusoe; I mean, shipwrecked among 8 million people. And then one day I saw a footprint in the sand, and there you were. 
("Vous savez, j'ai vécu jusqu'ici comme Robinson Crusoë; naufragé au milieu de 8 millions de personnes, je veux dire. Et puis un jour j'ai vu une trace de pas dans le sable, et vous voilà.")

Toute l'histoire du film tient dans cette mini-déclaration que C.C. Baxter (Jack Lemmon) fait à Fran Kubelik (Shirley MacLaine). Il est un employé de bureau parmi.... beaucoup, beaucoup d'autres, abattant un travail assommant jour après jour dans une compagnie d'assurances dont les cadres n'en manquent pas (d'assurance, héhé.... hum.). Il n'aurait aucun attrait pour ces derniers s'il ne possédait pas un amour de petit appartement, fichtrement commode pour y mener la grue d'un soir ou la petite aventure qu'on cache à sa légitime depuis des années. Ce qui le soumet de facto à un odieux chantage à la promotion de la part de ses supérieurs, et l'oblige à une rigueur diabolique dans la gestion de son emploi du temps: où trouver le temps de ravitailler le bar, dévasté par ses "convives", ou même de tomber malade, lorsqu'on ne fait jamais que passer chez soi? 

Cette infortune devient à la fois sa chance et sa malédiction lorsque le directeur des ressources humaines (Fred MacMurray, qui joue avec un aplomb formidable la lâcheté inconsciente d'elle-même) y ramène (et y abandonne) Fran, la mignonne mais fière petite liftière qui le fait craquer en secret. Le concours de circonstances qui les oblige à cohabiter chez lui les fait souffrir tout d'abord: lui parce qu'il découvre qu'elle, qu'il croyait droite, est la maîtresse d'un de ces cadres dont il méprise l'amoralité, elle parce que l'homme dont elle est éprise vient de la traiter comme une distraction jetable. Et puis insensiblement, de partie de gin-rami en préparation de spaghetti à l'aide d'une raquette de tennis, quelque chose se passe entre les deux naufragés dans la grande ville, elle cesse de prétendre qu'elle a fini de croire à l'amour et lui cesse de raconter que l'ascension sociale valait bien qu'il brade sa vie privée. L'un face à l'autre ils peuvent se permettre d'être vrais, et tout d'un coup leurs jeux de rôles respectifs ne peuvent plus tenir....

Il n'y a rien de follement original à aimer La garçonnière, tout y concourt: les brillants dialogues de Wilder et Diamond, le couple adorable formé par le frénétique Lemmon et la malicieuse MacLaine, les résonances très actuelles du regard porté sur la servitude au travail. Et puis cette petite lueur d'espoir qui vient nous montrer qu'au milieu de tous ces personnages monumentalement  cyniques, il y a de la place pour la tendresse.  

lundi 9 août 2010

"I don't know what's around the corner for me, but I hope it will be gorgeous."

En catimini derrière les hommages qui se succèdent pour saluer la mort de Bruno Cremer, je viens d'apprendre le décès de Patricia Neal, la sublime, obstinée, légèrement snob et totalement orgueilleuse Dominique Francon du Rebelle (The fountainhead) de King Vidor. Sa passion pour son partenaire Gary Cooper, naissante sur ce tournage, déchire la toile aussi sûrement que l'intrigue exaltée ou que les décors minutieusement travaillés.



Je me souviendrai également d'elle en Marcia Jeffries d'Un homme dans la foule de Kazan, la journaliste qui, première à faire la courte-échelle médiatique au gouailleur et démagogue "Lonesome" Rhodes (Andy Griffith), sera également la première victime de l'hypocrisie de celui-ci. Ou encore en Mrs Failenson, la protectrice "cougaresque" ironique, classieuse et un peu mélancolique de George Peppard dans Diamants sur canapé de Blake Edwards.

dimanche 8 août 2010

Tout ce qui brille: Le château du dragon (Joseph L. Mankiewicz, 1946)

Je vous dis: années 40, film en noir et blanc, atmosphère surnaturelle, Gene Tierney et Vincent Price.
Vous me répondez Laura d'Otto Preminger. Normal. 
Et je vous rétorque que vous n'avez pas lu le titre de ce billet, et que vous avez naturellement perdu. Je m'apprête à vous parler (un peu, je n'ai pas prétention à faire plus pertinent ou plus complet que les suppléments accompagnant le film dans le coffret copieux sorti chez Carlotta) du Château du dragon, film que je viens juste de revoir avec beaucoup de plaisir. 


Miranda Wells (Gene Tierney) est une jeune Bovary du Connecticut de la fin du 18e siècle: fille de fermier ronchon et terriblement pieux, elle a des étoiles plein les yeux dès qu'arrive une lettre d'invitation, provenant de son lointain cousin l'aristocratique Nicholas Van Ryn (Vincent Price). Celui-ci est marié à une laideronne qui goinfre des pâtisseries improbables à longueur de journée et qui, pour ne rien arranger, ne lui a donné qu'une fille. La mocheté décède dans des conditions bizarres et hop, le tout juste veuf se déclare auprès de sa cousine "mais nous ne sommes pas réellement parents" (voilà qui est fort commode tout à coup). Qui, trop heureuse de la vie de château raffinée qui s'offre à elle, accepte quasiment avant qu'il n'ait fini sa phrase. Mais évidemment ils ne vivront pas heureux et n'auront pas beaucoup d'enfants - ils en ont un, le garçon tant désiré, quasiment mort-né, et Van Ryn sombre dans la folie aussitôt.



Cette histoire ressemble beaucoup à celle de Rebecca, vous l'aurez compris. Et encore, un Rebecca qui ne bénéficierait pas d'un point de départ aussi rigoureusement posé: Gene Tierney, 26 ans à l'époque, en fille de fermier virginale, tout de même, c'est un peu beaucoup. Ceci dit on suit avec beaucoup d'intérêt l'opposition entre les riches "patrons", descendants de propriétaires terriens hollandais, et les fermiers libres (ou en voie de le devenir), la peinture de cette société terriblement sclérosée (la scène de bal, les jeunes aristocrates qui s'obstinent à donner du "miss Van Wells" à Miranda qui les corrige avec un agacement croissant "non, juste miss Wells"). C'est sans aucun doute une période de l'histoire des Amériques qui est peu connue, tant et si bien qu'aujourd'hui on peut avoir l'impression que les américains connaissaient l'égalité des droits et la libre-entreprise dès les origines (peuh, comme si nous français étions depuis toujours la nation des Droits de l'Homme).

Mais celui qui emporte le morceau, c'est indéniablement Vincent Price. Il est parfait en noble furieusement "fin de race" (ce qui n'est pas une périphrase, faute de descendance mâle sa lignée est effectivement sur le point de s'éteindre), obnubilé par ses privilèges et contre la perte desquels il se cabre de tout son être jusqu'à refuser le cours inévitable de l'histoire (et à se réfugier dans la drogue, ultime décadence). Mais à force d'être hanté par la perspective de la dégénérescence, il en précipite la venue. Avec des détails, commentaires ou traits de caractère qui frisent les grandes heures des thèses sur la pureté de la race (son commentaire à propos d'une servante boîteuse, incarnée par la jeune Jessica Tandy: "ce qui est difforme me révulse"; le fait d'épouser sa propre cousine quand bien même le lien de sang est lointain). La rumeur d'une malédiction familiale plane au-dessus de Dragonwyck, "désincarnée" par le fantôme chanteur d'une aïeule qui n'est perçu que par les personnes du sang des Van Ryn, mais qui a plus foncièrement à voir avec un hiératisme en total décalage avec le temps, et une pathétique inaptitude à s'adapter aux changements. Ajoutez une demeure angoissante au possible, des éclairages qui font saillir angles et recoins façon gothique, un refuge en haut d'une tour... Le grand Vincent donne là toute sa mesure.


jeudi 5 août 2010

Non ma fille tu n'iras pas danser (Christophe Honoré, 2009)

Et la chanson (Sur l'pont du Nord, pour ceux qui auraient oublié leurs classiques d'enfants) de continuer: Monte à sa chambre et se met à pleurer. Effectivement, pleurer, Léna (Chiara Mastroianni) le fait bien, et beaucoup. De l'avis de son entourage ou plutôt des femmes de son entourage (la mère, Marie-Christine Barrault, la sœur, Marina Foïs), c'est sans doute ce qu'elle fait de mieux, étant donné que tout le reste elle le fait mal. Elle a quitté son boulot et ne donne pas signe de vouloir ni le reprendre, ni en chercher un nouveau, elle a déménagé en cachette de son mari en emmenant leurs enfants puis divorcé dans la foulée, rien de tout ceci n'est très rassurant pour son équilibre à elle ou pour celui des petits.
Raison (?) pour laquelle sa mère et sa sœur combinent de sortir Léna de ce qu'elles voient comme une impasse bourbeuse et malsaine: la première attire l'ex-mari dans la maison de vacances où elle a invité Léna afin qu'il la décharge momentanément de son devoir maternel (vu comme trop fusionnel), la seconde arrange un entretien d'embauche. Fureur (légitime) de Léna lorsqu'elle comprend dans quel traquenard on l'a attirée, écœurement devant la bien-pensance de celles qui croient savoir mieux qu'elle ce dont elle est capable et ce qui est bon pour elle. 



Jusque-là je suis (forcément, n'est-ce pas) du côté de Léna, qui se trouve un peu dans la posture de Gena Rowlands dans Une femme sous influence: plutôt que de l'aider à gérer ses défaillances, ou tout simplement de lui laisser l'espace d'une respiration, d'un flottement réparateur dans sa vie, sa famille la dépossède de son libre-arbitre, attise ses doutes (déjà à la limite du pathologique) sur ses aptitudes, la pousse à poursuivre une course en avant qui, sans le temps de la réflexion, ne peut être que néfaste. Léna ne sait pas ce qu'elle veut mais ce n'est certainement pas en lui soufflant ce qu'elle devrait faire que cela peut s'arranger sur le long terme.

Et de fait cela ne s'arrange pas, et le film pour moi perd considérablement de son intérêt à partir de là puisqu'on voit Léna jouer à la roulette russe avec toutes les mauvaises idées qui peuvent se présenter, en faisant montre d'une inquiétante incohérence. Ah, si j'instaurais des relations amicales avec mon ex-mari? Finalement non, c'est un vrai connard, je le jette dehors sous les yeux de nos enfants. Ah mince, je suis retenue au boulot, si je l'appelais pour aller chercher les petits? Il le fait sans barguigner, mais je l'engueule copieusement. Tiens, et si je nouais une idylle avec ce copain de mon frère, naïvement amoureux de moi? Et puis zut, non, finalement je le plante nu sous les draps de la chambre d'hôtel et je vais sonner à l'improviste chez mon ex en lui suppliant de m'ouvrir. Et tout le long je pleure, je pleure, je pleure. 

C'est peut-être bête mais il ne m'a pas été possible de conserver de l'empathie pour Léna jusqu'au bout, et du coup le film a souffert de cette désaffection. L'enjeu dramatique était formidablement bien posé au départ (comment une femme peine à vivre à la hauteur des attentes que l'on formule pour elle, et se fait pousser sur la touche de sa propre existence), mais l'intermède de la légende bretonne, trop abscons (si quelqu'un peut m'expliquer le rapport avec le reste du film, je suis preneuse) et surtout le festival d'hystérie qui s'ensuit ne m'ont pas convaincue. Le retournement final du personnage de Marina Foïs, qui s'assouplit devant les insuffisances de sa sœur parce qu'elle a pris conscience des siennes, a achevé de m'agacer: c'est vachement simple de se rapprocher des autres, vu comme ça.

dimanche 18 juillet 2010

Everywhere you go, you always take the weather with you: Tamara Drewe (Stephen Frears, 2010)

Une fois qu'on l'a débarrassée du pétrole qui la recouvrait dans Quantum of solace, où elle jouait une Bond Girl à l'espérance de vie encore plus réduite que celle de la moyenne de ses congénères, Gemma Arterton est une fort jolie plante. Visage rond au teint laiteux, yeux en amandes, quelques taches de rousseur sur un minuscule petit bout de nez, lèvre supérieure bombée et enfantine, le tout monté sur une paire de cuisses fuselées: de quoi mettre le feu à tout le Dorset, vaches comprises. Tiens c'est drôle, c'est justement ce à quoi Stephen Frears va l'employer pendant les quelques deux heures que dure Tamara Drewe.



Tamara (Arterton) revient dans le bled campagnard où elle a grandi, proverbial petit canard affublé d'un blaze titanesque (un canard avec un gros pif, mais vous avez bu ma pauvre amie!), raté de la nature corrigé depuis grâce au moderne Tipp-Ex du bistouri. 

En rabotant son nez Tamara a manifestement subi une sorte de greffe de sex-appeal, puisque partout où elle traîne son sourire mutin et son mini-short les hommes (y compris ceux qui l'ont connue, et jetée, lorsqu'elle était ado) n'ont de cesse que de la trousser. Andy le premier flirt, aujourd'hui homme à tout faire dans une pension pour écrivains (le très regardable Luke Evans, sorte de croisement, au physique, entre James McAvoy et Colin Firth, c'est dire s'il est miam), Nicholas Hardiment (Roger Allam, qui ressemble un peu à Frears), monument local du roman policier en particulier et de la suffisance en général, Ben Sergeant (Dominic Cooper) le batteur rock au cœur d'artichaut: tous veulent se la faire. 
Enfin non pas tout à fait "tous", Glen (Bill Camp), gentil nounours d'écrivain américain en panne sèche face à sa biographie de Thomas "Tess d'Urberville" Hardy, lui au moins n'a d'yeux, d'oreille et d'épaule consolatrice que pour Beth (Tamsin Greig), l'épouse-secrétaire-intendante (trop) dévouée de Nicholas que celui-ci trompe en moins de temps qu'il n'en faut pour dire "traitement de texte". 

Et tout ce petit monde évolue sous le regard et les sarcasmes de Jody et Casey, deux adolescentes que leur idolâtrie pour la rock-star (iiiîîiiîîî!!!!) va pousser à sortir de leur rôle de chœur antique pour venir mettre le waï dans la vie de la pension, et accessoirement dans celle de Tamara. Les intrigues se croisent, d'abord vivement puis avec moins de bonheur dans la dernière demi-heure, ménageant çà et là quelques répliques savoureuses et situations cocasses. 
Mon plaisir a été quelque peu amoindri par les deux jeunes filles, que j'ai trouvées plutôt pénibles, surtout celle qui joue Jody, la plus exaltée des deux, et qu'on devine destinée à devenir à son tour une autre Tamara Drewe (attention! mise en abyme! profondeur!), et par le happy end, qui semble plaqué artificiellement à la fin d'une histoire dont la progression aura vu exploser les rapports entre tous les personnages.

Mais enfin tout ceci est frais, léger, plaisant, et la campagne anglaise est ravissante, bien moins pluvieuse qu'on ne le prétend généralement. On ne va pas non plus faire la tête, non?

Trouble every day (Claire Denis, 2001)

Trouble every day est peut-être (est à mes yeux, en tout cas) le film qui capture le mieux la sensualité de la peau humaine, le trouble diffus qui vous envahit lorsque vous fixez un morceau d'un corps qui vous attire, l'excitation extrême de se se tenir dans l'arôme qui en émane, le frisson du toucher dérobé.... 

Toute l'histoire semble n'être qu'un prétexte ténu pour explorer cette dimension, un exercice de style de haute volée pour la metteuse en ambiance Claire Denis et pour Agnès Godard, sa chef-op de prédilection et complice de longue date.



Ah oui au fait, l'histoire. Un peu tirée par les cheveux du fantastique sans doute? (oui enfin c'est sans doute la professionnelle de la blouse blanche en moi qui ne peut s'empêcher de rouméguer) Léo Sémeneau, la femme de celui-ci, Coré, et Shane Brown (Alex Descas, Béatrice Dalle et Vincent Gallo) étaient autrefois trois chercheurs scientifiques travaillant sur les propriétés de plantes de la forêt vierge guyanaise. Shane, trop sensible aux offres financières alléchantes d'un puissant groupe pharmaceutique, avait un jour volé les découvertes faites par Léo, son supérieur, et expérimenté dans son dos certaines des substances isolées sur lui-même et sur Coré, qu'il convoite. 


Nous découvrons tout ceci au fil des rares dialogues et flashes-back qui émaillent l'action (qui se situe des mois ou des années plus tard par rapport à ces évènements fondateurs), alors que les trahisons semées par Shane trouvent leur conclusion désastreuse. Coré est devenue une bête fauve, gardée (enfermée) tant bien que mal par un Léo reconverti en médecin de campagne pour mieux cacher au monde le mal de sa femme. Car Coré ne se contente pas de "lever" des camionneurs de passage (adultère sordide mais somme toute banal), elle les dévore, littéralement, ses pulsions ne se satisfaisant que dans un contact vorace avec les chairs de l'autre. 


Il ne nous faut que quelques plans pour comprendre que Shane souffre du même mal: il suffit de le voir effleurer (en se contenant à grand-peine) le bras blanc de l'enfantine June, sa toute jeune femme (Tricia Vessey), se masturber douloureusement dans la salle de bain, incapable de lui faire l'amour sans aussitôt la déchirer en lambeaux, ou encore fixer la nuque gracile d'une femme de chambre frondeuse (Florence Loiret-Caille, impeccable dans un rôle quasi-muet)...



L'angoisse et la souffrance coulent aussi placidement que le sang répandu sur les herbes du bas-côté d'une route par Coré, elles s'exhalent par les pores de ces épidermes arpentés de si près par la caméra de Claire Denis, dans des clairs-obscurs qui donnent le sentiment que le tournage s'est déroulé sous terre. Tellurique aussi, l'interprétation de Béatrice Dalle: qui d'autre qu'elle aurait pu aussi pleinement donner libre cours à l'animalité absolue requise par le rôle? On la voit infra-humaine, déployant tour à tour des réflexes et un regard de prédateur (lors de ses "chasses") et un abandon las de tout, lorsque son mari la lave patiemment du sang qui la recouvre. 



Ces ardeurs cannibales induites chez Shane et Coré, métaphores d'une libido inextinguible et pathologique, les obligent l'un et l'autre à une fuite en avant vers plus de victimes, tout en les rendant incapables de trouver le bonheur avec leurs conjoints respectifs. Sans vouloir interpréter pour autant le film à la lumière d'un moralisme prêchant la monogamie voire la chasteté (je ne pense pas que ce soit ni le style ni le propos de Claire Denis), j'y vois en tout cas une représentation (extrême, mais facile à ressentir car personne ne peut ignorer l'effet de la faim, c'est sans doute une des sensations les plus basiques du règne animal) des ravages de l'addiction (quelle que soit cette addiction) sur ceux qui en souffrent et sur leur entourage.




samedi 17 juillet 2010

Always lost in the sea

Bernard Giraudeau vient de mourir, emporté par le cancer qui le grignotait depuis quelques temps déjà. 

De l'acteur je ne connaissais pas grand-chose, j'ai vu Ridicule comme tout le monde (il y était quelque peu en roue libre mais le personnage l'exigeait), La boum il y a trop longtemps pour que je m'en souvienne (et peut-être cela vaut-il mieux?...), et deux autres films:

Une affaire de goût (Bernard Rapp, 2000), délicate et malsaine histoire d'asservissement moderne sur fond de gastronomie perverse, où il campe un Pygmalion mélancolique et cruel. Le film ne vaut que par son histoire, délicieusement décadente, et par l'interprétation du duo mortel que Giraudeau forme avec Jean-Pierre Lorit.

Et puis et peut-être surtout, Le fils préféré de Nicole Garcia (1994) que j'ai découvert récemment (bah, oui, à peine 16 ans de retard). Certes c'est le personnage de Gérard Lanvin qui est au centre de l'histoire, mais j'ai été infiniment touchée par le personnage du fils en déshérence, Francis, dont le cynisme cache mal les blessures.


Bien entendu il est des films sur lesquels je fantasme, de lui (Les caprices d'un fleuve: je trippe à mort sur les explorateurs du XVIIIe siècle) ou avec lui (Gouttes d'eau sur pierres brûlantes de François Ozon, d'après-un-scénario-de-Fassbinder-alors-forcément). Je ne peux qu'espérer qu'à l'annonce de son décès une chaîne ou une autre aura la bonne idée de les diffuser en hommage.

Bon vent, beau marin.







mercredi 14 juillet 2010

Tournée (Mathieu Amalric, 2010)

(Yipee, mon déménagement s'est globalement bien déroulé, les cartons ont presque tous été éradiqués - non, monsieur à l'air sévère dans le fond, ce n'est pas une nouvelle perversion - et, icing on the cake, ma ligne ADSL a été transférée à ma nouvelle adresse en moins de 24h. Que demande le peuple, franchement? Bon OK, mais à part tout ça, honnêtement???)

Donc voilà, comme je l'annonçais ici (en m'avançant un brin trop sur un calendrier qui s'annonçait chargé, mais je ne me referai pas à mon âge), j'ai profité de la première accalmie venue (en la provoquant un peu tout de même) pour aller voir Tournée, dont la presse péri-cannoise nous avait promis monts (de Vénus) et merveilles. Je ne suis pas si naïve tout de même pour me fier à l'aveuglette à ce genre de buzz, je me doutais que le film d'Amalric ne méritait pas nécessairement tant de tapage et probablement pas (désolée Mathieu, tu sais que je t'aime depuis Comment je me suis disputé...) le Prix de la Mise en Scène. Hélàs, j'ai eu quelque peu raison, encore que.

Encore que Tournée n'est vraiment, décidément pas, un mauvais film. Il s'en faut de beaucoup. C'est un film éminemment aimable, parce que tendre avec ses personnages. 
Les filles, d'abord et avant tout, qui émettent autant de lumière qu'elles en accrochent sur la scène de leurs spectacles new burlesque, avec leurs cache-tétons pailletés, leurs strings symboliques et leurs plumes partout-partout. Elles ont la beauté insomniaque et trop poudrée de celles qui ne doivent être vues que sous des spots aveuglants ou à la lumière jet-laggée des hôtels, mais elles gloussent comme des gamines en se chatouillant mutuellement les orteils, se damneraient pour une coupe de champagne ou une pomme au milieu de la nuit, et sont capables d'assaillir en hurlant de faim un livreur de pizzas. Elles sont magnifiques et captivantes... et c'est bien là une partie du problème (en tout cas, du mien) car on a l'impression de rester en surface de leurs vies, de leurs âmes, on aimerait tant en savoir plus. D'où viennent-elles? 



Mimi Le Meaux, pour ne parler que d'elle (c'est malgré tout celle que l'on voit le plus à l'écran, même si l'on n'en apprend pas plus sur elle, à tout prendre, que sur ses camarades), que fuit-elle, pourquoi a-t-elle ces accès de mélancolie, ces soudaines fringales de contact charnel? À moins que je ne sois dans l'erreur (mais si mais si, ami lecteur, c'est possible) et que l'intention d'Amalric réalisateur ne soit de nous donner à partager une pure tranche de vie débarrassée de toute contextualisation ou psychologisation foireuse... Je ne sais pas mais je reste sur ma faim. 

Amalric acteur fait ce qu'il fait le mieux à mon goût, le type un peu veule, un peu lâche, très en fuite et mauvais menteur, constamment mort de honte d'être continuellement démasqué dans ses insuffisances (ses jeunes enfants y parviennent au bout de quelques mots, c'est tout dire). Mais tellement en demande, tellement dépendant du foutoir ambulant qu'il a créée et qui le tient debout, tellement touchant! Amalric réalisateur.... je ne sais pas. Il y a des moments suspendus et ravissants, beaucoup de scènes gâchées par une photographie moche (disons le mot) ou par un montage un peu trop rapide.

Pour résumer, c'est un film où les girls sont les patronnes, c'est leur show, pas de doute, et le spectateur comme l'acteur/réalisateur ne peut que regarder, baba, se déchaîner devant lui cet ouragan de faux-cils et de strip-teaseuses diversement pudiques ou exhibitionnistes.


dimanche 27 juin 2010

Il fait two chaud pouw twavailler...

... heu en fait non, faites pas attention: je bosse comme une malade depuis quelques temps et ce n'est pas complètement fini (qui a dit "Ah ben au moins il y a une période de l'année où tu justifies de ton salaire"?). Et en plus bientôt je déménage (au boulot comme dans la vie du dehors). Et en plus j'ai rien vu d'incontestablement formidable depuis pas mal de temps (ben, z'avez qu'à voir de quand date mon dernier billet, en fait).
Boh avec un peu de chance la semaine prochaine... On verra, on verra. Si c'est à la hauteur de mes espérances, peut-être que je paierai ma Tournée (hihi)....




vendredi 23 avril 2010

Huit fois debout (Xabi Molia, 2009): L'histoire de la fille qui voulait qu'on la rattrape

Elle fait de son mieux, Elsa. Vraiment, elle essaie très fort d'y croire, ou à tout le moins de donner l'impression qu'elle y croit. À sa recherche de boulots (tous un peu stupides et ennuyeux), à sa capacité à s'occuper de son fils (un pré-ado teigneux), à sa propre aptitude à tenir sa place dans un monde où tout le monde possède un téléphone portable et court (galope) sous la pression d'un agenda bien rempli. Sincèrement, elle s'efforce, elle s'accroche, Elsa. 

Bon, d'accord, avec un rien de mauvaise foi et/ou de lâcheté (si on n'est jamais confronté, on n'est pas non plus pris en défaut, n'est-ce pas?), ses jobs successifs ne l'intéressant pas, elle feint de se chercher, affecte de ne pas avoir le temps ou l'endroit pour profiter des week-ends où elle a le droit de voir son fils, s'offre le luxe de faire faux-bond à ses employeurs sur des prétextes vaseux alors que la société tout entière lui dit qu'elle n'a pas mieux à faire (ni à espérer) que de trimer comme une folle, au noir s'il le faut). Elle est comme ça, Elsa, elle glisse, elle choit, elle joue à essayer de tomber de haut pour le plaisir de sentir que quelqu'un est là pour la rattraper - alors que dans sa vie elle est seule, et sans filet de secours.

Et puis survient Mathieu. Il est de la même espèce qu'elle, manifestement. Pas davantage capable de payer son loyer en temps et en heure. Mentionne "tir à l'arc" dans la section "loisirs" de son CV pour se donner l'air du "sportif qui réfléchit". Tente de se convaincre - et de convaincre le DRH qui le reçoit en entretien - que l'exercice d'un emploi lui serait bénéfique (après après mûre réflexion,tout de même!). Tout fragile et fêlé qu'il est, c'est lui qui tentera de rattraper Elsa au risque de s'y démonter l'épaule. Et Elsa découvrira au passage que, poussée dans ses derniers retranchements, elle est elle aussi capable de rattraper, de sauver quelqu'un. Et qu'elle n'a pas besoin pour cela de devenir une personne "équilibrée" et "normale". 



Au vu du sujet du film on pouvait craindre le pathos lourd et collant, la bluette "socialisante" avec galère et chômage en toile de fond (gros cafard garanti à la sortie), ou au contraire le happy end féérique plaqué de manière artificielle sur l'histoire (coup de gueule garanti à la sortie). Grâce à la profonde tendresse dans la peinture des personnages et aux parti-pris de la mise en scène (d'une absolue sobriété dans le traitement des scènes les plus propices à la dramatisation), il n'en est rien, heureusement. On se retrouve embarqués aux côtés d'Elsa et de Mathieu pour parcourir une petite tranche de vie dans laquelle tout n'est pas rose mais où personne n'est ni un salaud, ni un ange, où les choses ne sont pas nécessairement bien terribles parce qu'on peut toujours se relever. Plus encore que la composition de Denis Podalydès, agréablement discrète, je saluerai celle de Julie Gayet, qui est une merveille de subtilité lorsqu'il s'agit de dépeindre les petites souffrances et les grandes indécisions d'Elsa. 
Et l'on ressort de la salle de cinéma avec la conviction que les surprises de la vie ne sont par essence ni gaies ni tristes - jusqu'à ce que l'on décide d'en faire quelque chose.

dimanche 28 mars 2010

White material (Claire Denis, 2009): rejet du greffon



Un pays d'Afrique. Maria Vial, une française blanche qui dirige une exploitation de caféiers, s'obstine à boucler le traitement de sa récolte alors qu'une insurrection armée menace de balayer la région. 


Maria c'est Isabelle Huppert, actrice formidable cela va sans dire, dont le personnage peut faire à la fois penser à une jumelle de celui qu'elle a dû tenir dans Un barrage contre le Pacifique (que je n'ai pas vu mais je connais l'histoire de la mère de Marguerite Duras, qui y est retracé), et à un négatif de celui de Villa Amalia (vu celui-là). Dans le premier film une femme qui s'entête à endiguer les éléments, dans le second une femme qui lâche tout.

Maria est donc une femme enfermée dans son obsession de posséder dans un pays qui n'est pas le sien (elle a beau parler à sa terre pour tenter d'établir une connexion) et que ne fait que tolérer en lui, transitoirement, la présence de ces globules blancs exogènes. 

Obsession de contrôler aussi, tout aussi absurde car les capteurs de Maria ne savent pas attraper au vol les signes du danger qui s'amassent autour d'elle. Ainsi cette scène, où Maria tente de retenir en vain les employés de sa plantation qui fuient à l'approche des rebelles: Maria demande à une femme si elle a mis son fils à l'abri, l'autre lui rétorque qu'elle a pris cette précaution il y a déjà longtemps, Maria n'avait-elle donc rien remarqué tout ce temps?

Tout comme Maria ne sait ni comprendre, ni influencer ce pays (qui vit autour d'elle mais sans elle, dont elle n'est pas même spectatrice puisqu'elle vit dans une enclave de réalité qui n'est pas la réalité du reste du pays), elle est totalement impuissante devant l'apathie de son fils Manuel (Nicolas Duvauchelle), grand jeune homme qui passe sa vie à dormir. 
Plus que tout autre membre de la famille Vial, Manuel est inadapté à pays et peu fait pour encaisser la violence qui monte: lorsqu'il pique une tête dans le bassin il ignore que deux enfants-soldats le guettent non loin, lorsqu'il s'élance dans la brousse pour poursuivre ce qu'il prend pour d'innocents voleurs de poules il le fait, naïvement, pieds nus....

Mystérieux homme blessé trouvant refuge dans la maison de Maria, traces de pieds d'enfants boueux dans la baignoire, panne électrique, Maria voit sans voir et rejette d'un haussement d'épaules ces faits parasites sans jamais soupçonner leur importance fatale. Les fils électriques ont été sectionnés par José, le demi-frère métis de Manuel. Des enfants-soldats se sont introduits partout sur la propriété. L'homme blessé est "Le boxeur", chef des rebelles. Autant de choses dont la famille Vial n'est pas responsable (sinon responsable de les laisser advenir sans se poser davantage de questions) mais qui finiront par l'emporter.



Claire Denis, comme à son habitude, donne à voir et à sentir avant tout sans s'encombrer (ni nous encombrer) d'explications "psychologisantes" fallacieuses. Nous avons tous entendu parler de situations analogues (Côte d'Ivoire, Liberia, Rwanda - d'ailleurs en ce moment je découvre les récits de Jean Hatzfeld) et nous sommes préparés par cela à accepter cette histoire qui se déroule sans chercher plus loin, tout ce que nous voyons s'est produit un jour. 


Moins habituel, nous obtenons davantage d'informations sur le fonctionnement de Maria que sur d'autres personnages des précédents films de la réalisatrice - une conséquence de la présence de l'écrivain Marie N'Diaye au scénario? D'où une ou deux scènes superflues, notamment celle où Maria explique qu'elle ne comprend pas son fils (à un stade où tout spectateur l'aura déjà amplement constaté).
La mise en scène utilise à fond les reflets mats des routes de latérite rouge et des feuillages poussiéreux, les ombres des demeures désertées, les chuchotements presque surnaturels de la brousse où se tapissent les insurgés, créant une atmosphère d'attente et d'appréhension palpables de l'horreur qui vient.