mardi 31 décembre 2013

Till the landslide brought me down: Blue Jasmine (Woody Allen, 2013)

La belle, la raffinée socialite New-Yorkaise Jasmine French (Cate Blanchett) voit son monde basculer lorsque son mari Hal (Alec Baldwin), universellement célébré comme un talenteux investisseur immobilier, est démasqué. Bien loin d'être un spéculateur de génie, il est à la tête d'un véritable système de Ponzi qui a causé la ruine de nombreuses personnes dans l'entourage du couple, et dont le démantèlement réduit à néant le luxueux train de vie de son épouse. Dépressive, Jasmine achète sur un coup de tête un billet d'avion (en première classe tout de même, car on ne se refait pas si facilement) et débarque chez sa sœur Ginger (Sally Hawkins) à San Francisco. 



Enfin, quand je dis "sa sœur" - "Ma demi-sœur", ne peut s'empêcher de rectifier Jasmine, y compris devant les quidams (voisine d'accoudoir dans l'avion, chauffeur de taxi) devant qui elle déverse inlassablement le récit plus qu'à moitié fantaisiste de sa vie. Comme si, même face à de parfaits inconnus qui s'en fichent éperdument, elle voulait préserver les apparences, se draper dans les lambeaux de sa splendeur évanouie, et marquer que, bon, tout de même, elle n'était pas si étroitement apparentée que cela aux occupants de ce boui-boui où elle vient chercher un peu de repos (comme naguère elle se rendait au spa). "Tu pourrais faire mieux", ne cesse-t-elle de répéter à Ginger, fût-ce au sujet de son appartement ou à celui de son mec, le macho gominé Chili (Bobby Cannavale) - sans que l'on sache vraiment si Jasmine a conscience de la violence monstrueuse du jugement de valeur contenu dans ces paroles, ou si elle essaie sincèrement (mais maladroitement) de pousser sa sœur à plus d'ambition dans ses choix. Sans que l'on sache non plus si elle réalise l'indécence d'asséner un tel conseil à celle à qui une précédente tentative de "faire mieux" a déjà coûté si cher - puisque l'ex-mari de Ginger a tout perdu à cause des investissements recommandés par celui de Jasmine.


Si défaite soit-elle par l'abus de pilules et d'alcool, si paumée semble-t-elle être entre nécessité de faire quelque chose de sa vie (quelque chose de rémunérateur, s'entend) et name-dropping hautain destiné à tenir le commun des mortel à distance, Jasmine est-elle si innocente que cela de l'escroquerie commise par Hal - enfermée dans sa bulle couleur champagne, n'a-t-elle rien vu venir? ou s'est-elle accommodée, par confort, d'une version de la vérité qui lui permettait de ne pas se remettre en question? La réponse se fait jour progressivement alors que Jasmine se trouve un nouveau compagnon doré sur tranche, et ne peut s'empêcher de maquiller ce qu'elle lui livre de son passé...



Il y a beaucoup de Gena Rowlands dans la Jasmine qu'incarne superbement Cate Blanchett (une actrice que j'adore et que je me réjouissais de retrouver chez Woody Allen, lequel n'est jamais aussi bon que lorsqu'il trouve, comme ici, des interprètes à la hauteur). Certes, ce serait une Gena en tailleur Chanel et qui porterait constamment ses lunettes de soleil Dior en serre-tête - mais il y a indéniablement un peu de la frénésie alcoolisée de la Myrtle Gordon d'Opening night, un peu de la lente dissolution psychique de la Mabel d'Une femme sous influence, dans la manière dont elle plante le personnage. De Myrtle, Jasmine a aussi le tempérament d'actrice souveraine et névrosée, arc-boutée sur la nécessité de jouer sa vie avec panache quand bien même son public n'en serait pas dupe. Regarder la vérité en face équivaudrait à une défaite - car dès lors le réel aurait prise sur elle, brisant l'enchantement. Elle ne se laisse d'autre choix que de se réinventer perpétuellement, rejetant comme une peau morte les conséquences de ses actes.

dimanche 29 décembre 2013

Loving you isn't the right thing to do: The furies (Anthony Mann, 1950)


 La version française de cet article est disponible ici.


Some remote place in rural Texas, where the only things that can earn respect from both people and animals are the hand that tames them and the willpower that breaks them. T.C. Jeffords (Walter Huston) is very much the local deity, a Zeus by turns irascible or patronizing, but whose craving for more lands to rule over leads to near-bankruptcy. It is obvious that his son is unable to fill his (rather large) boots but fortunately for the family estate of "The furies", his daughter Vance (Barbara Stanwyck) is more than up to the job. Indeed, Vance is both "The furies" ' shadow manager and her late, delicate mother's body double in T.C.'s worshipping heart, if not elsewhere - and by that I really mean that their relationship screams of latent incest. Like father like daughter - so much so that both of them would rather crush their opponent and risk self-destruction in the process, than surrender. This quite primitive line of thinking is pushed to its most absurd when they come to fight each other over their respective love interests.   



How could Vengeance and Destruction not be part of life at "The furies", if only because of the ranch's name? Little by little, more or less directly, each of the persons who could have brought T.C. and Vance back to their senses will end up being destroyed as a result of their dispute. Flo (Judith Anderson), the distinguished lady who was engaged to T.C., is disfigured by Vance, who sees no other way to prevent her soon-to-be mother-in-law from taking control of "The furies". It is also likely that the young woman could not stand the idea of T.C. having fallen for someone so civilized and educated, and therefore so unlike the rough and tough Vance herself. A childhood friend (and not-so-secret admirer) of Vance and the leader of a clan of Mexican squatters refusing to leave the land of their ancestors, the gentle Juan Herrera (Gilbert Roland) will be hanged on T.C.'s order under a false pretense. This execution is as much a form of retaliation for the attack against Flo as it is a convenient way to eliminate Vance's only genuine support.

Unsurprisingly, Vance is attracted to Rip Darrow (Wendell Corey, who clearly does not play in the same league as his two acting monsters co-stars), who grew up in a context of unrelenting hatred for T.C. as the man who triggered his father's decline. It makes sense that the man that Vance chooses to love is the only one who is compelled to oppose T.C.'s domination over the region - and as such, she is confident that he is also the one man T.C. could never approve of as his daughter's husband.



Both Jeffords father and daughter are above the idea of compassion, and negociating never was, and never is, an option for them. All they ever do is wipe their enemies out - and why should they do otherwise when their sheer brutality gets them what they want? Their relationship is reminiscent of that among great predators: the challenging of the old by the young to take over the pack is a rite of passage, an integral part of the life cycle. Just like wolves, T.C. and Vance can't help getting at each other's throat - but even so their innate violence is what make them so much alike, and so far apart from the rest. Ultimately, they will always get back together to lick each other's wounds.


The furies looks very much like a transposition of Wuthering Heights in Texas: all the locations have this distinctive gothic flavor enhanced by a strongly contrasted photography and ominous landscapes and the relationships between the characters are as loud as un thunderstorm over Emily Brontë's moors. The casting of Judith Anderson, who played the part of Mrs Danvers in Rebecca (a movie that was itself adapted from a book capitalizing on gothic imagery), only adds to this eerie atmosphere.

mercredi 25 décembre 2013

You're sitting there with so much more: Les garçons et Guillaume, à table! (Guillaume Gallienne, 2013)




J'adore Guillaume Gallienne. 

J'avais, comme tout le monde, remarqué son génie pour incarner des personnages féminins à la foi crédibles (pas limités à des caricatures, donc) et drôlement bien croqués. Dans ses fameux Bonus de Guillaume, programmes courts diffusés dans l'émission "Le Grand Journal" sur Canal +, il réinventait les essais ou les scènes coupées de Peau d'âne, Harry Potter, Brokeback Mountain ou encore Mary Poppins, faisant souvent intervenir au passage son personnage récurrent de Gabrielle Chateckel, agent artistique impérieuse et stressée. J'avais également noté avec surprise que Gallienne était mentionné au générique comme étant "sociétaire de la Comédie Française" - jusque-là j'avais toujours considéré cette vénérable institution comme étant trop guindée pour abriter un authentique fantaisiste, et à plus forte raison pour le laisser s'ébattre à la télévision. Enfin, je connaissais de lui l'infatigable lecteur nocturne de l'émission radiophonique Ça peut pas faire de mal (France Inter) dont les souples intonations m'accompagnaient pendant les nuits d'insomnie.



Dans Les garçons et Guillaume, à table!, qui est une adaptation de son propre one-man show, Gallienne s'attaque frontalement à l'origine douce-amère de la part de féminité qui a fait de lui un portraitiste si précis. Pour ce faire il lui revient de jouer non seulement son propre rôle mais aussi celui de sa mère, grande bourgeoise cassante dont l'affection totalitaire troubla pour longtemps l'identité de son fils, le persuadant (et persuadant tout le monde autour de lui) que s'il n'était pas une fille il était, au minimum, gay. 



Faire le pitre avec élégance n'est pas donné à tout le monde, et trouver le juste équilibre entre l'auto-dérision et la tendresse, surtout lorsque l'on donne à voir quelque chose de soi, est délicat. Le film est souvent réduit à une enfilade de (jolies) vignettes sur la découverte de soi et de sa sexualité, entremêlée de sketches diversement réussis (oui à la recréation semi-fantasmée d'une scène de Sissi où il incarne à la fois la future impératrice et sa mère, non à l'administration d'un lavement par Diane Kruger). 





Néanmoins la sincérité du propos l'emporte et l'émotion se fraye un chemin à plus d'une reprise: l'énergie que Gallienne met à nous représenter son cheminement sous un jour comique ne peut cacher totalement la souffrance très réelle qui fut la sienne, ni gommer tout à fait l'égoïsme et l'inconscience de sa mère. On ressort en se disant que, maintenant qu'il a fini de sortir de sa chrysalide, Guillaume Gallienne a la vie, et sans doute une formidable carrière d'acteur, devant lui.


mardi 24 décembre 2013

Old souls in a new life: Skyfall (Sam Mendes, 2012)






The French version of this article is available here.

"I'm too old for this shit."
This famous line (uttered by Danny Glover's character in Lethal weapon and its sequels) could be made his by the James Bond pictured here (and for the third time) by Daniel Craig. But it could just as well belong to M (Judi Dench).
Both are being harshly criticized after a hitman stole a list of MI6 agents working undercover in terrorist organizations. A list which should never have existed, let alone have been stored in a computer (imagine yourself keeping a file entitled "password"...) and which theft through an elaborate hacking has only highlighted how obsolete and out of touch with reality British Intelligence Services are.

This first, very public crisis is mirrored by a second, private one. While Bond was trying to stop the thief from escaping, M had to make a decision that could have resulted in Bond being killed. Bond, although substantially diminished, not only survived the incident but eventually learned about M's choice. As much as the seasoned professional in him understands the rationale behind it, his relationship with his supervisor has evolved over time and is now more similar to that of a rebellious child with his stern foster mother - which leaves him both infuriated and deeply wounded by what he sees as a betrayal.

M's abilities being questioned in high places, both her reputation and her position are at stake when she is targeted by a terrorist attack so vicious that the involvement of someone close to her, either in the present or from her past, makes no doubt. Even though Bond has been deemed unfit for service, she has no other option than to call him back to find who is after her...



The release of this Bond film, coinciding with the 50th birthday of the most durable franchise in movie history, had been expected to be magnificent and memorable. When I learned that Sam Mendes had been selected to be the director, I was slightly concerned. While Mendes is without question a clever director with a strong sense of style (American beauty and Revolutionary Road provide sufficient evidence of this), I was unsure he would come through at the helm of an action movie. I'm happy to eat humble pie now since I think that with Skyfall he's done better than merely rising to the challenge.


Indeed, far from trying to hide the deliciously old-fashioned and almost standardized aspects of the James Bond franchise (temptresses, gadgets, plots reeking of Cold War-era spy novels with a waft of plaster, vodka-martini cocktails shaken not stirred, Aston Martin, and above all fighting for the greatness of England without losing one's temper), Mendes grab them vigorously by the neck and put them at the heart of the story. Bond is in pain inside and out, defeated in advance and sent to gather dust on some museum's shelf by the combination of better physical condition and technological skills of his opponents. Affected by the evidence of his own dilapidation, he gets to face his limitations as we all have to at some point in our lives, and envisions what will remain after him. These questions are on M's mind too and are made all the more pregnant by her age, her more exposed position... as well as the fact that her own past shortcomings have generated the enemy who is threatening her today.

The whole movie revolves around images of failure, ruin and decay and makes an extensive use of fall from grace vs. redemption and extinction vs. regeneration metaphors, while brilliantly exploiting settings made of shimmering surfaces and saltpeter-covered underground tunnels. The editing, smooth and ample, allows the viewer to read the action and feel the mood of each scene and character (looking at you, Quantum of solace). Landscapes are given enough space to stretch in, gazes enough time to float through, leaving the eerie impression that everything is vacant and out of sync. Bond appears to be wandering in limbos like a lost soul, from a ghost island to the mists of Scotland, Daniel Craig's mineral, crumbling features reflecting a state that cannot be called "life" anymore - but which is not yet death. Unable to give up without negating everything he has been and fought for, Bond is compelled to get back to his roots in order to return, although at great cost for him.




What about the enemy? It is said that a James Bond movie is only as successful as his villain. Javier Bardem is known as an actor who can play anything - if he ever were up to play Lady Gaga (for instance), I have no doubt he would be absolutely amazing - and his ability for portraying larger-than-life psychos has been made obvious since his performance in No country for old men. Needless to say, I was drooling when I heard he had been cast as Bond's Nemesis in Skyfall and now that I've watched the film I must bow to his talent. As Riva, the unlikely and bleached offspring of Silence of the lambs' Jame Gumb (with whom he shares a poisonous affectation) and the semi-human creature of Alien: Resurrection (for the, shall we say, peculiar mother-son relationship), he is terrifying. As simple as that. He is both Bond's evil twin, since each of them could have played the part of the other, had the circumstances been slightly different, and M's monster child, who spreads destruction for the thrill of it. In his ultimate face-off with Bond, Riva's dark figure delineated against a flaming background conjures up the kind of primal fear that grips one's heart upon facing a beast on the prowl.

At the end of the day, Skyfall is a James Bond movie which does not look the part and it might be just as well. What I mean is this: it's an excellent movie in its own rights, with or without the "Bondian" frills. In tune with its own subject, it also reminds us that, blunt and rusty as they may look, old weapons can still reach their target.  



dimanche 10 novembre 2013

Quai d'Orsay - Bertrand Tavernier, 2013

Quai d'Orsay est à l'origine une BD en deux tomes, dessinée par Christophe Blain et scénarisée par Abel Lanzac. Ce dernier (un pseudonyme derrière lequel se cache en réalité Antonin Baudry) y raconte de manière à peine déguisée son expérience de conseiller de Dominique de Villepin à l'époque où celui-ci était le flamboyant Ministre des Affaires Etrangères de Jacques Chirac.



















La grande réussite de la BD était de restituer de manière quasi anthropologique les mœurs du petit peuple des cabinets ministériels de la République, sa hiérarchie byzantine, son fonctionnement digne des Shadoks, ses rituels amoureux ou guerriers (ou les deux... la distinction étant plutôt subtile), restitués au travers du regard perplexe et amusé d'Arthur Vlaminck, l'alter ego de Lanzac. 

L'intérêt de l'histoire tenait aussi à son formidable héros, croqué dans tout son panache et toute son absurdité, un peu Don Quichotte et beaucoup moulin à vent: Alexandre Taillard de Worms, le tonitruant Ministre qui, en un discours historique, pris position face aux Nations-Unies contre une intervention armée en Ir... heu, au Lousdémistan. Avec un sens du mouvement épatant, Blain croquait et restituait ses grandes enjambées de conquérant et sa gestuelle théâtrale, donnant ainsi corps à la fois à ses envolées absconses, et à leurs effets collatéraux sur des conseillers perpétuellement pris de court par la dernière extravagance de leur impétueux patron.




Quai d'Orsay est désormais aussi un film réalisé par Bertrand Tavernier, qui a su pour l'essentiel conserver ce qui faisait le charme de la BD. Les papiers s'envolent et les portes se dégondent sur le passage de Taillard de Worms (grand numéro de Thierry Lhermitte, qui semble s'amuser comme un petit fou à déclamer la désormais mythique "tirade des Stabilos"), Vlaminck (le très bon Raphaël Personnaz, que l'on voit trop peu au cinéma) se démène pour fournir les fameux et changeants "languages" qu'on attend de lui, Niels Arestrup campe merveilleusement un directeur de cabinet aussi narcoleptique et efficace que son ministre est volatil et abrupt... 


 
Tout ça est très bien, on rit avec plaisir. Mais, mais. Une demi-heure de moins n'aurait pas été de trop (suis-je bien claire?...). Et surtout, je ne peux m'empêcher de me demander si la plupart des lecteurs de la BD ne vont pas comme moi rester sur leur faim devant le film, tant (justement) il suit l'histoire et les personnages de Blain & Lanzac sans en décoller vraiment. Mon mari, qui lui n'a pas encore lu la BD mais qui a vu le film en même temps que moi, va me servir de cobaye. Vous me direz, il a l'habitude...


samedi 20 juillet 2013

He's a wolf in disguise: L'inconnu du lac (Alain Guiraudie, 2013)



 Il a suffi qu'une brochette de grenouilles de bénitier surexcitées à la suite des manifs anti-mariage gay, appuyées par des municipalités peu connues pour leur progressisme, s'en prenne à la délicieuse affiche de L'inconnu du lac sur l'air de "de grâce épargnez cette vision décadente à nos chastes ouailles", pour achever de me convaincre que je devais voir ce film, pour la raison extra-cinématographique qu'on ne saurait se voiler la face de manière aussi hypocrite (en plus, bon, vu la naïveté assumée du graphisme il faut tout de même avoir une sexualité fort pauvre pour se monter le bourrichon ainsi autour de quelques taches de couleur entremêlées...). Je dis bien "achever de me convaincre" car une critique élogieuse née au cours du dernier Festival de Cannes précédait le film avant même ce regrettable esclandre et j'avais déjà résolu de le voir. Mais vous savez ce que c'est, il suffit qu'un imbécile monte sur ses grands chevaux pour que je trouve soudain irrésistible l'objet de son indignation - c'est mon "effet Streisand" à moi.

Quelque part dans le Sud de la France, l'été. Sur la rive d'un lac dont on prétend qu'il abrite des silures géants, des hommes se dorent nus au soleil, se baignent, baisent ensemble, à deux ou à plus, dans le bois tout proche. Franck (Pierre Deladonchamps) vient tous les matins, cherchant à faire partie de ce cycle qui se répète à quelques variantes près chaque jour, mais ne trouve personne qui lui plaise. Ou plutôt, il a bien repéré de loin Michel (Christophe Paou, il est vrai dangereusement beau), mais celui-ci est manifestement "en main", à en juger par l'insistance de son possessif petit ami. Alors en attendant Franck discute avec Henri (Patrick d'Assumçao), un bûcheron fraîchement séparé de sa copine dont il n'est pas clair (y compris pour lui-même?) s'il est tenté de vivre son homosexualité ou si, comme il le dit, il cherche juste à rompre sa solitude en trouvant un ami. 



Mais Frank continue à être obsédé par Michel et, un soir qu'il épie celui-ci alors qu'il avec son amant, il est témoin d'un jeu plutôt brutal entre les deux hommes... au terme duquel Michel regagne, seul, la berge. Le lendemain Michel fait des avances très claires à un Franck ravi et les affaires du jeune homme qui accompagnait Michel gisent, abandonnées, au bord du lac. Alors que Franck se sent tomber amoureux de Michel qui pourtant le tient à distance, on repêche le cadavre du jeune homme...

Sur un rythme nonchalant scandé par le déroulement quasi identique des journées des "habitués" au bord du lac, Guiraudie peint par touches précises et colorées une passion charnelle ombrée d'un mystère aux résonances païennes, entre mythes locaux et phénomènes supra-naturels (superbe travail sur le bruit des feuillages agités par le vent, saluant les apparitions de Michel). Un mystère qui ne réside pas tant dans l'aboutissement de l'enquête policière (il ne fait pas de doute, puisque nous en avons été témoins, que Michel a tué) que dans l'étrange mélange d'acceptation et de déni dont fait preuve Franck - attitude qui a tout à voir avec sa fascination pour cet homme qui se dérobe à toute tentative de mieux le connaître, et à la dépendance physique qu'il lui inspire. Même teintée de terreur et d'une mesure de dégoût, l'attirance est plus forte que tout, prouvant que l'on n'a pas besoin de comprendre, ni d'approuver, pour aimer.


mercredi 5 juin 2013

Maybe you're gonna be the one that saves me: Mud (Jeff Nichols, 2012)

Deux jeunes garçons de 14 ans, Ellis (Tye Sheridan) et Neckbone (Jacob Lofland) s'évadent des baraques sinistres où leurs familles respectives vivotent, au bord du Mississippi, pour vivre leurs propres aventures secrètes à l'insu des adultes. L'une d'elles les amène à découvrir sur une île du fleuve un bateau perché dans un arbre, et ils forment le projet d'en faire leur repaire... pour découvrir que quelqu'un d'autre en a déjà fait sa cachette. 

Quelqu'un dont on voit tout de suite qu'il n'est pas du coin, quelqu'un qui se balade avec un pistolet passé à la ceinture et une chemise porte-bonheur qui le protège contre les morsures de serpent, quelqu'un qui dit attendre sur l'île que sa fiancée le rejoigne mais qui est aussi recherché pour meurtre. Cet homme étrange s'appelle Mud (Matthew McConaughey, vraiment bon pour une fois). Il effraye les enfants mais, comme les enfants aiment les histoires qui font peur, il les fascine aussi par son paganisme de bazar et sa vie de clochard des bois. Et puis son histoire d'amour contrariée avec sa belle Juniper va droit au cœur d'Ellis, tourmenté qu'il est par son attirance pour une chipie un peu plus âgée que lui, et par les disputes de ses parents. 



Ellis se fait le messager, le complice de Mud, et entraîne progressivement Neckbone à sa suite. Il s'agit d'abord de délivrer un message à Juniper (Reese Witherspoon, comme une version plus âgée et plus abîmée par la vie du personnage qu'elle incarnait dans Un été en Louisiane), puis de rapporter à Mud les pièces qui lui permettront de retaper le rafiot perché. Le monde de son enfance se délitant autour de lui (entre la perspective du divorce des parents et celle de la destruction de la baraque au bord de l'eau), son adolescence à peine ébauchée le rendant invisible aux filles, Ellis est la victime consentante des bobards de Mud, qu'il ne suit que parce qu'il a envie et besoin de croire. Mud, tout illuminé d'un enthousiasme naïf qu'il est, est le seul qui permette à Ellis de se sentir important, qui lui donne l'illusion d'avoir une prise sur le monde et sur le cours de l'histoire. 


Ce qui est bien sûr faux puisque Mud présente les choses au-travers du prisme de sa propre candeur enfantine, et qu'il n'est pas plus le preux sauveur de Juniper que celle-ci n'est une princesse. La lumière finit par tomber sur les sordides vérités des adultes, une fois celles-ci débarrassées des contes. Pour avoir déçu les attentes d'Ellis, Mud sera contraint de sortir de sa passivité et d'avoir à son tour un rôle dans l'histoire - tout autant que le jeune garçon il sera contraint de grandir et de tourner la page.  

Finalement les sortilèges de la nature auront été peu de choses en regard de la malhonnêteté des hommes - voici un beau récit initiatique qui croise Mark Twain avec Les contrebandiers de Moonfleet.

vendredi 31 mai 2013

We'll self-destruct together, I'm part of you now: The Grandmaster (Wong Kar-wai, 2013)

Foshan, Chine, 1936. Baosen, un grand maître du kung-fu envisage de passer la main et Ip Man (Tony Leung), lui-même maître reconnu de l'un des styles de cet art martial, fait figure de favori. C'est compter sans la fille de Baosen, l'orgueilleuse Gong Er (Zhang Ziyi), seule héritière de la technique dite des "64 mains" de son père, et l'élève favori de ce dernier, l'ombrageux Ma San (Jin Zhang), qui se rebelle contre les volontés de son mentor. Le tout sur fond d'occupation de la Chine par le Japon, d'exil à Hong-Kong et de déchéance sociale, de lutte entre les différentes écoles de kung-fu et d'histoire d'amour jamais assouvie entre Ip Man et Gong Er...


Comment dire?.... Ce film est beau, plastiquement beau, on ne va pas se mentir. Mais il est aussi long, vachement long, surtout lorsque comme moi on s'en talque un peu du kung-fu. Et puis terriblement embrouillé: je me flatte volontiers d'avoir une mémoire bien charpentée mais au bout de la première demi-heure, rien à faire, j'étais paumée dans la diplomatie byzantine entre les représentants des différents styles et rien, dans les entrelacs sophistiqués du montage, ne me permettait de vraiment me raccrocher.

Du coup j'en étais réduite à attendre que la magie wongkarwaïenne daigne opérer, bien décidée à ne pas me laisser pousser sur la touche comme ça. Des beaux moments, il y en a - le combat sous la pluie qui ouvre le film, la démonstration des talents de Gong Er devant Ip Man, le duel à mort entre la jeune femme et l'assassin de son père, par exemple. Mais ils se situent pour moi dans des sphères de géométrie glaciale et d'esthétisme besogneux qui ne me touchent guère. Et en tapant cela je réalise combien cette dernière partie de ma phrase pourrait décrire tout aussi adéquatement les films précédents de Wong Kar-wai qui, à l'exception du bancal My blueberry nights, m'avaient pourtant émue... allez comprendre!

De The Grandmaster je ne retire qu'un ténu, mais déchirant, fil conducteur: le parcours parallèle de deux individus (Ip Man et Gong Er) sacrifiant tout à la mission qu'ils se sont donnée de faire vivre un art qui les isole du commun des mortels, moine et vestale gardant la flamme d'un monde disparu et dont le souvenir les rassemble par-delà les rivalités et le temps. A ce titre c'est la performance de Zhang Ziyi, délicate et inflexible lame de chair tendue vers une vengeance qui la consumera, qui me remue profondément, davantage que celle d'un Tony Leung pétrifié dans l'incarnation d'un monument national.


samedi 18 mai 2013

I can't walk away from you, baby if I tried: L'homme qui voulait savoir (Spoorloos) - George Sluizer, 1988

Rex et Saskia sont deux amoureux en vacances, faisant la route sans se presser depuis les Pays-Bas où ils vivent vers le Sud de la France. Saskia est fantasque et ses taquineries ne sont pas toujours du goût de son trop sérieux compagnon, lequel ne comprend pas les insécurités de la jeune femme - mais ces deux-là, quoique mal assortis, s'aiment. A l'occasion d'une pause sur une aire d'autoroute Saskia disparaît, laissant Rex convaincu qu'elle a été enlevée. Fidèle à la promesse qu'il lui a faite de ne jamais l'abandonner, Rex consacre les trois années suivantes à enquêter sans relâche sur cette disparition, écumant les plateaux de télé et collant des affiches sur les lieux du drame, quitte à éloigner de lui sa nouvelle amie. Intrigué par cette persévérance, le ravisseur décide de prendre contact avec Rex et de lui accorder sa requête: savoir ce qu'il est advenu de Saskia...






A rebours des films d'enquête, plus ou moins basés sur des faits-divers, L'homme qui voulait savoir frappe par son refus de céder aux effets faciles du thriller - à l'image de la méticulosité et du caractère froidement obsessionnel de ses deux personnages principaux: le fiancé refusant de faire son deuil (Gene Bervoets) et le criminel (Bernard-Pierre Donnadieu) -  tout en entretenant une atmosphère malaisante de conte. Oui, de conte, car il se dégage bel et bien une impression d'irréalité fantastique de l'accumulation des rêves, des avertissements, des présages et des coïncidences. Il y a le rêve récurrent, qui trouvera son explication à la fin du film; Rex abandonnant Saskia dans la voiture tombée en panne et ne la retrouvant pas à son retour; les multiples imprévus qui ont failli faire échouer l'enlèvement; les indices présents à la limite du champ de vision de Rex, que celui-ci effleure mais dont il ne reconnaîtra pas la valeur. 




L'identité de l'ogre de ce conte n'est jamais un mystère puisque nous avons été rendus témoins de ses préparatifs (presque joyeux, et émaillés de quelques moments burlesques) par le menu et que nous l'avons suivi dans sa vie bien réglée de notable de province jovial. Ce Raymond Lemorne est à ce point tranquille dans sa respectabilité insoupçonnable qu'il se permet d'utiliser sa famille (à son insu) dans l'élaboration de son plan. Ou plutôt de son expérience scientifique, car il s'agit pour lui d'établir objectivement s'il est capable de faire le mal. En cela il ne se montre pas plus déviant que Rex, pour qui l'éventualité de la mort de Saskia (qui ne fait guère de doute, quand bien même il se refuse à l'admettre) est devenue moins importante que le fait de savoir, quoi qu'il lui en coûte. Ce sont deux idées fixes qui entrent en collision, celle détenant les réponses ne pouvant qu'avoir l'avantage et de la plus glaçante des manières - car puisque nous sommes dans un conte celui-ci suit sa propre logique jusqu'au bout*.





* On notera avec intérêt (?) que George Sluizer réalisera 5 ans plus tard un auto-remake de ce film sous le titre La disparue (doté du même titre international que l'original, à savoir The vanishing) avec Kiefer Sutherland dans le rôle du fiancé et Jeff Bridges dans celui du ravisseur. Mais surtout, avec une fin totalement différente qui annihile toute l'originalité de cette histoire! Moralité: on n'est jamais aussi bien desservi que par soi-même?


samedi 11 mai 2013

When you're only wet because of the rain: 2046 (Wong Kar-wai, 2004)

Je ne sais pas si je suis capable de parler de 2046, de restituer par des mots ne serait-ce qu'une partie de la sophistication extrême de la forme, de la délicatesse déchirante des sentiments évoqués, de la subtilité des motifs renvoyant aux autres films du réalisateur. C'est ma croix de blogueuse, je dois essayer... Mais n'attendez de moi ni chronologie rigoureuse, ni même phrases construites - juste quelques fragments d'histoire au fil de l'eau.

Plusieurs réveillons de Noël dans la vie de Chow Mo-wan (Tony Leung), écrivain désargenté vivant presque autant de sa séduction que de sa plume entre Hong Kong et Singapour à la fin des années 60. 



Ses retrouvailles avec Lulu, alias Mimi (Carina Lau), entraîneuse de dancing sombrant lentement dans l'alcool, l'oubli et les amants jeunes et jaloux à la suite d'une histoire d'amour malheureuse.

Sa liaison, débutée sous le signe de la légèreté, avec la somptueuse Bai Ling (Zhang Ziyi), femme entretenue de profession qu'il tient à distance en insistant pour payer leurs ébats alors qu'elle s'éprend peu à peu de lui. 

Sa complicité avec la fille aînée du patron de l'hôtel où il loge (Faye Wong), amoureuse irrésolue d'un Japonais que son père rejette et qu'elle ne se décide pas à rejoindre.



Bouclant la boucle autour de ces amours déphasées, le double souvenir de deux femmes nommées Su Li-zhen: l'écho pâli de la femme mariée (Maggie Cheung) aimée autrefois, et la trace brûlante de la joueuse de cartes gantée de noir et prisonnière de son passé (Gong Li) qui l'aida à se délivrer de ses dettes.

Couche narrative supplémentaire avec le roman de science-fiction que Chow tente d'écrire entre deux feuilletons de sabre purement alimentaires. Chacun des personnages rencontrés possède son avatar dans ce livre où un train aux hôtesses androïdes voyage sans fin à destination d'un pays mythique où l'on peut retrouver ses souvenirs perdus et où rien ne change jamais - mais dont on ne peut s'échapper qu'au prix de cruelles blessures.


Le chiffre 2046 et ses multiples significations. La chambre 2046  est celle où Mimi/Lulu est assassinée. Chow l'occupe ensuite car ce chiffre lui rappelle la chambre où il vivait lorsqu'il connut l'ancienne Su Li-Zhen. Le roman qu'il entreprend d'écrire, et le pays imaginaire qu'il décrit, s'appellent 2046. Et 2046 est aussi l'année marquant la fin de la période de 50 ans consécutives à la rétrocession de Hong Kong à la Chine, et pendant laquelle celle-ci s'est engagée à ne rien changer au statut particulier de l'ancienne colonie britannique.



Enfin, en filigrane, pour les amoureux des films de Wong Kar-wai, les références à ses films précédents et aux membres de sa "famille" d'acteurs passés ou présents. Le jeune homme aimé de Mimi était "comme un oiseau sans pattes, incapable de se poser" - ainsi était décrit le personnage joué par Leslie Cheung dans Nos années sauvages, film dont proviennent les noms de plusieurs des protagonistes de 2046. L'ensemble du film est d'ailleurs un hommage à cet acteur trop tôt disparu, qui se suicida en 2003 en se jetant du haut du Mandarin Oriental, nom très proche de celui de l'Oriental Hotel au centre de l'histoire. Un plan de Chow endormi contre Bai Ling à l'arrière d'un taxi renvoie à In the mood for love (dont 2046 est la vraie/fausse suite). Mais plus encore il y a quelques plans fantômatiques de Maggie Cheung (seuls vestiges de sa participation puisqu'elle se brouilla avec le réalisateur au cours de ce tournage à rebondissements) qui reprend le rôle de la femme au bord de l'adultère incarné lors du film précédent. Et bien sûr la légende du trou recueillant les secrets, qui lie les deux Su Li-zhen et les deux films, ainsi que le romancier et son avatar de fiction. 



2046 est à la fois ce qu'on appelle un film-somme, récapitulant/répétant des motifs chers au réalisateur et faisant apparaître ou disparaître des personnages familiers à divers degrés, et la forme superlative des histoires d'amours à contre-temps déjà racontées par Wong Kar-wai - plus entrelacée encore, comme pour démultiplier en un jeu de mise en abyme éblouissant, par-delà les films, les époques, les liaisons et les niveaux de réalité, la solitude qui étreint les cœurs qui se manquent.

mercredi 8 mai 2013

Can't start a fire without a spark: The place beyond the pines (Derek Cianfrance, 2012)

Schenectady, Etat de New York. 
"Handsome" Luke (Ryan Gosling) est un cascadeur à moto qui change de ville au gré des fêtes foraines. La veille du départ de la caravane il croise Romina (Eva Mendes), avec qui il a eu une aventure à l'occasion de son précédent passage, un an plus tôt. La jeune femme souhaitait lui parler mais demeure finalement mutique, incitant Luke à revenir la voir le lendemain. Il découvre que Romina a eu un fils, le sien... La découverte le bouleverse, lui l'enfant abandonné par son père, et l'incite à se fixer là et à prendre soin de cet enfant - quitte à forcer la main de Romina, qui n'a aucune confiance en lui, et à faire irruption dans le foyer qu'elle a construit avec son compagnon. Très rapidement Luke s'aperçoit qu'il ne parviendra pas à pourvoir aux besoins de son fils par des moyens légaux, et se résout à utiliser son talent de pilote de moto pour commettre des braquages de banque. Son parcours criminel l'amène à croiser la route d'Avery (Bradley Cooper), un jeune officier de police ambitieux qui a lui aussi un très jeune fils. La rencontre s'avèrera être déterminante dans la vie des deux pères, tout comme dans celle des deux fils, 15 ans plus tard...



Cascadeur, blouson, Ryan Gosling, braquage, violence... Nan, c'est pas Drive. C'est filmé d'une manière beaucoup plus naturaliste (encore que... il faudrait s'entendre sur le sens de ce mot; disons que nous ne sommes pas dans la stylisation extrême de Winding Refn), et Gosling joue, sur la durée totale du film, un rôle beaucoup plus bref - quoique probablement tout aussi marquant. Car c'est son personnage, très tôt sorti du cadre, qui brûle la pellicule et marque à jamais les autres personnages du film. Le fils en manque de père qui tente à toute force d'être un père à son tour, maladroitement, ne se rendant compte que trop tard que la voie prise le prive à tout jamais de son enfant... Une crispation de mâchoire, un visage détourné, un sourire d'enfant alors qu'il parle de faire goûter sa première crème glacée au bébé: c'est tout ce qu'il faut à Gosling pour faire passer une émotion et faire venir la larme, ce type est fort. 



Le problème, c'est lorsque le poids du film glisse de lui à Bradley Cooper. Cooper, faute d'être un acteur aussi accompli que Gosling, ne laisse rien filtrer qui permette d'éprouvre quoi que ce soit pour son personnage de flic monté en épingle à la suite d'un fait-divers et qui exploite sa popularité pour se lancer dans la politique. Les péripéties qui font se rencontrer les deux jeunes hommes et provoquent la crise finale sont interminables et se perdent dans des détails inutiles, qui semblent n'avoir été écrits que pour renforcer le poids du destin qui lie les deux familles. Je ne suis pas convaincue que la vie soit un scénariste aussi prévisible.


lundi 6 mai 2013

Le PNC est une folle comme les autres: Les amants passagers (Pedro Almodóvar, 2013)

(PNC = Personnel Naviguant Commercial; un acronyme que vous avez nécessairement déjà entendu lors de la préparation au décollage : "PNC aux portes, armement des toboggans, vérification de la porte opposée")




Vol Peninsula 2549 à destination de Mexico. Enfin, en théorie: l'un des trains d'atterrissage étant hors service, le vol a été dérouté sur Tolède en attendant de trouver une piste lui permettant d'effectuer une manœuvre d'urgence des plus périlleuses. En dépit des tentatives de l'équipage pour cacher la gravité de la situation aux passagers, la présence conjointe à bord d'un chef de cabine rendu incapable de mentir à la suite d'un tragique accident (Javier Cámara) et d'une clairvoyante encombrée de sa virginité (Lola Dueñas) a tôt fait d'éventer le secret. Devant la perspective d'une possible mort prochaine, chacun des (très colorés) passagers de business class (parmi lesquels un jeune marié bien pourvu, un homme d'affaires marron, une dominatrice revêche, un énigmatique "consultant sécurité", un acteur volage) va tenter de régler ses affaires en suspens, avec l'aide de beaucoup d'agua de Valencia, de pas mal de sexe et d'un peu de disco. 




Non, ce n'est pas le meilleur des Almodóvar, c'est entendu - je pense que tout le monde vous l'a déjà dit. L'histoire s'effiloche un peu en quelques endroits (l'identité de la cible du tueur à gages ne laisse guère de doutes, par exemple, de même que l'orientation sexuelle du co-pilote) et on n'est pas, en dépit de quelques moments doux-amers qui parlent de fuite, de passion démente et de pulsions morbides, dans les mélos grandioses et labyrinthiques qui ont fait la renommée du grand Pedro. Pour autant c'est une comédie délicieuse et légère qui m'a fait rire aux éclats, qui parle de cul et de drogue sans se départir de sa tendresse et de sa profonde compréhension de la nature humaine. C'est infiniment rafraîchissant après toutes les horreurs malsaines dites ou écrites sur les homosexuels et l'homosexualité tels qu'ils sont vus par les opposants à la loi dite "Mariage pour tous" en France - c'est joyeux, festif et bon enfant, ça tombe pile au bon moment en ce qui me concerne.
Laissez-vous embarquer!




samedi 20 avril 2013

The dancing body of Michael Fassbender

Disclaimer: Some time ago I promised my non-French-speaking friends (and myself) to try and translate my blog in English. I just found the time and courage to do so, knowing all too well that many subtleties, digressions and puns might get lost in translation - as fluent as my English can be, I'm not a native speaker and I don't pretend to be one. Just as I'm not a professional movie critic and don't pretend to be one. 

La version française de ce post est accessible ici.

It took me a while before I started to get interested in Steve McQueen beyond the unfortunate homonymy. Actually, if I ever went so far as to watch his movies - as I'm writing this two have been released: the tersely titled Hunger and Shame -, it's mostly because the rumour had it that they featured a first-class actor.
Rumour can be a bitch in misleading us but there is no such thing here. It is indeed clear to everyone that Michael Fassbender is not gracing our screens with his presence (in the full, carnal, physical, sense of the word) for the mere but volatile pleasure of providing entertainment. Only time will tell just how much he is able to take our breath away, but personally my money is on him becoming one of the world's finest actors - if the big bad piggies of stardom don't have him for breakfast first, that is.

Hunger: the political fight of I.R.A. activist Bobby Sands during his detention in the ghastly prison of Maze, from the gruelling "dirty protest" (urin oozing from under the cell's doors, excrements smeared on the walls) to the hunger strike that ultimatly caused his death. In front of the camera Fassbender's body is displayed as a battlefield, the place where the audience is given the opportunity to experience this peculiar war through the prism of the senses and every abuse that imprints the skin of the prisoners. The only moment of relief is provided by the (verbal) confrontation between Bobby and a priest who has come to try and talk him out of toughening his stance any further. Body and life are discarded altogether as the ultimate form of protest, the final rejection that is opposed to those who refuse to see or hear - because the only thing to do then is to weigh them down with the deserted, mangled remains. 



Shame: a few days in the life of Brandon Sullivan, a dashing young executive living in a desert of his own making, which aridity is as carefully maintained as it is meticulously scheduled. His flat is a study in stylish vacuity (its clean-cut lines in hues of black, grey and white seem to come straight out of the "Urban chic" pages of a trendy interior decoration catalogue) and, likewise, his private life is spent deliberately avoiding any meaningful human contact (he ignores desperate messages left on his answering machine and barely exchanges a few words or drinks with his co-workers). Brandon's secret lies in the fact that his life revolves around sex - the one he downloads, the one he pays for, the one he's offered, the one he fakes by masturbating several times a day. Pleasure is never in the picture, all this is about quenching the thirst and fiercely pursuing the scarce moments when self-awareness is abolished and oblivion granted - only to fall harder into self-loathing. What is probably the key to Brandon's character is provided by his sister Sissy (Carey Mulligan): "We're not bad people. We just come from a bad place.
This sentence alone puts everything into perspective: without it Sissy would just be tramp material to us and Brandon, yet another horndog. And everything falls into place: the body that Brandon wears out through the jogging and the pounding is at the same time a war site and a weapon, just like it was for the Bobby Sands depicted in Hunger. A war that likely originates from childhood abuses - although this is never clearly stated, the few clues that are given allow us to infer that much - and which is also perceptible in Sissy's urges to open her heart and legs to the most obvious Mr Wrong she meets. Both brother and sister fight the same fight against their heavy past, through each of their pitiful attempts at starting up a true relationship, one that lasts, one that extends beyond the exploitation of one partner by the other. As slender, toned and desirable as Brandon's body is, it still is a sick body harbouring a crippled soul, a body touching other bodies as a substitute for this shrunken soul unable to reach for other souls.

In this post I wanted to focus on this acting body because McQueen's movies hardly provide any information about the psychology or the background of their characters, and these have little dialogue to voice their feelings - with the notable exception of the central piece of Hunger. I also find the narrative to be a tad heavy on ellipses which end up being confusing. Not that I have anything against this device, mind you - I only wish that McQueen were rigorous enough in his storytelling to pull that off successfully. This disconcerting narrative is part of the reason why the audience has to rely on the actors - and most of all, on Fassbender since he plays a pivotal role in both instances - to feel and understand what is passed on through these stories. The coldness and abstraction of the cinematography work partly against both movies and make it apparent that the director is taking great care not to leave aside any element in his demonstration. Although this choice emphasizes the technical performance of the actor rather than the empathy he is supposed to induce in us, it makes no doubt that Fassbender rises to the challenge. I can't wait to see the day when Fassbender and his dancing body will run into a great director - because this will blow our minds.

dimanche 7 avril 2013

A separation (Asghar Farhadi, 2011)

Disclaimer: Some time ago I promised my non-French-speaking friends (and myself) to try and translate my blog in English. I just found the time and courage to do so, knowing all too well that many subtleties, digressions and puns might get lost in translation - as fluent as my English can be, I'm not a native speaker and I don't pretend to be one. Just as I'm not a professional movie critic and don't pretend to be one.

La version française de ce post est disponible ici. 

Iran. The marriage of Nader (Peyman Moaadi) and Simin (Leila Hatami) is bursting at the seams. She wants to divorce because her husband is opposing her project to go live in Canada with their teenage daughter Termeh (Sarina Farhadi). If you want to leave it means that you don't want to be with me anymore, I'm not holding you back, he says. If you are denying us the chance to make a better life for ourselves outside of Iran, then you don't really love us and this is why I want to divorce you, she says. Right from the start their visions are irreconcilable - during the hearing the judge can't bring them to an agreement. From this moment on the movie is going to display their respective strategies in this private game of power as well as the gradual contamination of their environment by the consequences. 


And soon the consequences start unravelling before our eyes, mercilessly. After the hearing Simin moves out from the family home, leaving Nader alone to care for his father who is suffering from Alzheimer's disease. Nader has no other choice than to ask Razieh (Sareh Bayat), the cleaning lady, to help him out - paying no mind to the possibility that the extra work could be too demanding for a pregnant woman. One more thing that Nader does not take into consideration and that definitely sets the cogwheels of disaster in motion: Razieh is very pious. In an Iranian society that is plagued with religious interdictions, such a disposition is bound to conflict with the young woman's position as the employee of a (technically) single man, in charge of keeping in check an old man's incontinence. To make things worse, Razieh has never told her husband, the bad-tempered and impecunious Hodjat (Shahab Hosseini), that she is working to help pay off their debts. 


As a result of these circumstances left unsaid, the tensions that have been accumulating in the background of the story brutally overwhelm both Razieh and Nader: he finds evidence that she has not been taking good care of his father (or so he thinks), gets angry and pushes her down the stairs. Razieh loses her baby soon after this incident, which is equivalent to a murder provided Nader knew that his employee was pregnant - the demonstration of his guilt leading to him serving time and paying a considerable indemnity to the grieving parents. But could he possibly know, considering that Razieh, being the imam-fearing woman that she is, did her best to avoid him whenever he was home, and in any case never appeared to him without being wrapped from head to toes in an ample chador?




Whenever a movie is a little too conspicuously singled out as the big winner in the main film festivals and throughout the awards season, I get tense. It's not as if I didn't like success - although having issues with someone else's achievements and bitching about it is a French problem, I'm told. Really, what concerns me is that too much unanimity looks like juries are merely following the current trend. That being said, it does not deter me from seeing the movie in question once it hits the screen. Sometimes, as in the case of Fatih Akin's The edge of heaven, my suspicions are justified. I can understand how intellectually satisfying it must be to reward a film depicting the complex relationship between German and Turkish immigrants in modern Germany through the intertwined stories of two mother-daughter pairs... but the Award for Best Scenario at the Cannes Festival, seriously? Not for something so clumsily written that it actually ends with the motherless daughter falling into the arms of the daughterless mother (and I swear that I'm not making this up). I could also refer to Laurent Cantet's The class or Terrence Malick's The tree of life, both of them having received the Palme d'Or while neither of them can be regarded as the best effort of their respective directors. 


And along comes A separation, which made a clean sweep off at the Berlin Film Festival (Golden Bear for Best Film, and two Silver Bears, one for the masculine cast and one for the feminine cast so nobody is cheated). And I won't mince my words (I know you've been holding your breath all along while reading these lines), it's a terrific movie. All I can do is take my hat off (and it's a genuine Panama hat, mind you) to the uncannily well-crafted writing, which cleverly mixes the intimate tragedy of this couple where each party manipulates the other to win the war of attrition that is their separation, and the wider tragedy of Iran where everyone is silenced under the combined influence of religious zealots and poverty, paralyzed when faced with the slightest threat on their tiny liberties. The rigorous direction progressively sheds a harsh light on the compromissions and the lies that tear the characters apart as a result. Although the story is complex the attention of the audience never gets a chance to wander away from the interrogation at the heart, until the end. The acting is flawless (down to the smallest roles) and fully warrants the awards. Not one of the characters can be called a scoundrel, not one is totally a victim, they all cheat and lie because it's the only way they can deal with the fear pervading their lives but nobody wins at the end - least of all the young Termeh whose innocence got damaged beyond repair.